Vanitas - Robe de chair pour albinos anorexique –Jana Sterbak

p1000222Vanitas - Robe de chair pour albinos anorexique de Jana Sterbak (1987) est exposée dans la section Corps Slogan de l’accrochage. Cette élégante « robe de chair » est posée sur un mannequin métallique, comme dans une boutique de luxe. De loin, on croit voir une robe coupée dans un cuir tanné et rugueux ; de près, le cuir se révèle être de la viande séchée et salée : des grains de gros sel s’accrochent dans les aspérités de la viande. L’œuvre attirante de loin sur son mannequin provoque parfois de près dégoût et rejet : une robe haute couture se change en écorché. Chair humaine, viande animale, et peau aussi, car la robe épouse les courbes du mannequin. Cette œuvre mélange différents ordres : celui de l’enveloppe corporelle puisque c’est à la fois un vêtement et une peau, et celui de l’épaisseur charnelle du corps. Le sous-titre (Robe de chair pour albinos anorexique) offre cette robe avec humour noir à un(e) albinos anorexique : l’anorexique n’est-il/elle pas maigre au point que la structure interne de son corps affleure ? L’intérieur et l’extérieur se confondent.
</p>
Le cannibalisme n’est pas loin. Cette robe rouge est-elle faite pour que l’albinos la consomme, s’en nourrisse et reprenne des couleurs ? A moins qu’il ne s’agisse d’agresser l’albinos, de provoquer son dégoût de la nourriture – car comment manger une viande qui a la forme d’un corps humain, qui s’est transformée en chair, qui plus est si la nourriture vous dégoûte déjà ? Cette robe serait alors bien faite pour être répulsive, pour provoquer le dégoût de la viande, et de plus encore.
Le titre évoque le genre de la « vanité », mais d’une vanité moderne. « A quoi bon manger si c’est pour finir à l’état de chair pourrissante ? », pense peut-être l’albinos anorexique. L’anorexique peut ainsi apparaître dans nos sociétés comme l’être qui refuse la consommation, consommation de nourriture, mais aussi le fait même de consommer au sens large, d’acheter, d’utiliser, de jeter, des vêtements, ou de la viande débitée industriellement par exemple. Le corps de l’anorexique, mal moderne, serait l’envers de l’écœurant appétit moderne.
<br />
Le plus surprenant ici, c’est que toute incarnée que semble cette œuvre (« carnis » signifie « viande » et « chair » en latin), c’est au fond un travail conceptuel. Le MNAM-CCI ne conserve pas une robe de viande séchée mais un patron et une notice de fabrication, un modus operandi, ainsi qu’une description de la disposition de l’œuvre exposée. La robe doit être réalisée à partir de ce schéma. Ce sont les étapes de cette réalisation quelques jours avant l’accrochage de Elles@centrepompidou que nous allons suivre.
<br />
Jana Sterback demande qu’un styliste dirige les opérations et réalise la robe. Une fois le patron reproduit pour conserver l’original, le styliste a une relative liberté dans la création de la robe. Jana Sterback, qui est venue regarder le travail de fabrication de la robe précise cependant que le choix d’un mannequin de boutique prolongé vers le sol d’un grillage, au lieu du cintre accroché à un croc de boucher utilisé lors de l’exposition de la robe en 1991 lors de la rétrospective Sterbak au musée des Beaux-Arts de Montréal, tient au fait qu’elle souhaite lui donner une « forme », un tombé qui tienne, qui ne se défasse pas sous le poids du matériau.
p1020161

<br />

La robe est composée de grands morceaux de steak de bœuf (flanchet), consolidés d’abord avec du fil afin de former des panneaux aux bords nets.

C’est en fait une grande partie du travail. On choisit de mettre au dehors, sur la partie visible de la robe, le côté le moins gras de la robe, afin d’éviter qu’il y ait trop de rainures blanches – certaines robes réalisés lors d’autres expositions jouaient au contraire sur le contraste entre le rouge et le blanc des veines de graisse.
p1020178


Ces morceaux sont ensuite cousus ensemble selon les décisions du styliste, pour former ici la « jupe » de la robe.

Ils sont salés, afin d’éviter la putréfaction de la viande, qui s’en trouve donc séchée. Dans cet accrochage, le salage de la viande est très visible dans la robe exposée : on voit les nombreux grains de gros sel.

La robe est ensuite cousue sur le mannequin par le styliste, qui réalise ici une sorte de bustier, un col, une ceinture… de viande.

La robe est emballée pour être déplacée jusqu’à l’accrochage.

Là, elle est accompagnée de la photographie qui est conservée avec le patron, et qui témoigne de la possibilité pour la robe d’être portée.

La photographie crée un deuxième espace imaginaire qui vient s’ajouter à la complexité du premier, suscité par la robe. Sur la photographie, la robe est différente, ce qui souligne à la fois la dimension conceptuelle de l’oeuvre et la fait qu’elle puisse exister en plusieurs exemplaires - une production sérielle, mais de pièces uniques.

Emilie Bouvard

Pour aller plus loin :

- Johanne Lamoureux, Revue d’esthétique n°40, octobre 2001, « La robe de chair de Jana Sterbak. L’allégorie par la viande. », Paris, éd. Jean Michel Place, p 161-169

- Marie Fraser, Parachute n°111, 2003 « Lutte et vertige de la démocratie_Jana Sterbak », p. 8-27, Montréal et web

7 commentaires

  1. Anna dit :

    peut etre est-ce que la chair, l’ame de la chair, sa matiere transparait au dela des vetements, la presence du corps est si forte qu’on est toujours nu. Les tripes à l’air. Jeux de matiere comme le crochets “the wool butchery” de Clëmence Joly entre esthétiquede la boucherie et esthétique du présentoire de mode.

  2. je n’ai pas vu l’expo, mais il me semble que la robe de chair représente avec un humour grinçant des dilemnes tres profonds de notre société, non seulement vis a vis de la femme qui ‘a l’image de l’homme” (!) ne doit pas etre ‘grossiere’ ni provocative, et est censée etre par excellence l’AMbassadrice de la beauté… mais aussi en efffet comme consomateur: de viande, de robes, de critéres esthetiques, de comportement féminin acceptable… et de s’attendre qu’une artiste se limite a certains criteres, alors que c’est il me semble justement ce qu’elle essaie d’éviter: les chaines impitoyables du discours esthetique au masculin et de la consomation moderne…

  3. [...] tous ces Zardoz à la petite semaine montrant des corps qu’on ne regarde plus ; il y a cette Vanitas, robe de chair pour albinos anorexique de Jana Sterbak, robe faite de viande qui fut rouge et qui, avec le temps, a perdu ses couleurs ; [...]

  4. Aldor dit :

    Cette robe de chair morte si élégamment coupée est emblématique d’une grande partie des œuvres de cette exposition, si attentive au mouvement de la beauté qui se fane.

  5. Clem dit :

    Argh un procédé de fabrication qui fait froid dans le dos… Il n’est pas sans rappeler le Silence des Agneaux bien que cette oeuvre veuille signifier tout autre chose. Violente confrontation entre appétit et privation. Cela me donne envie d’aller voir l’expo.

  6. Citron dit :

    Je pense au contraire que l’exposition ne donne pas une mais plusieurs visions de la femme.

    Vous dites que l’exposition est uniquement orientée provocation et grossièreté. Or, j’ai trouvé que les artistes offrant une vision plus apaisée de l’art étaient très bien représentées, notamment dans les salles consacrées à l’abstraction (Geneviève Asse etc.)

    Pour ce qui est des œuvres plus violentes, je crois qu’il faut les mettre au regard des différentes luttes sociales (surtout dans les années 1970 en France). C’est de la part des artistes une réponse violente à une situation sociale oppressante.

  7. Sylvia dit :

    Pourquoi cette exposition d’oeuvres de femmes donnent-elle une vision atroce de la femme : la femme artiste se degoute t elle tant que ce qu’elle montre a travers ses propre creations ? se trouve-t-elle si laide et violente et grossiere que ce que cette multitude d’oeuvres assemblees presente d’elle ? C’est vrai que cette expo provoque soir degout, soit colere : la femme se deteste-t-elle tant ? C’est ce que j’ai vu dans cette exposition, la femme en tant qu’homme incheve, la femme en tant qu’homme rate !! Je n’y ai vu de la femme que le pire ! J’ose espérer que la femme artiste, a l’image de l’homme, n’est pas sans ignorer la beauté du monde ! Cette expo n’est qu’orientée provocation et grossièreté ! Quand on pense qu’Yves Rocher, chantre de la beauté s’il en est la produit, on peut se poser quelques questions sur sa vision de la femme. Cette expo est nulle, archi nulle de par la grossierete et la violence qu’elle prone au nom soi-disant de la femme. C’est hyper malsain et pervers !

Ajouter un commentaire

Ce blog respecte la charte Nethique

Recopiez le code visible à droite
dans cette case: