Nous publions ici l’article que Michelle Perrot a écrit pour la revue du Centre Pompidou Code Couleur :

Créer, dirent-elles

 

Depuis les origines du monde et de l’art, les femmes ont été représentées : sculptées, peintes, photographiées.  Vêtues ou nues, elles incarnent la beauté, leur partage et leur devoir. Elles prêtent leur corps aux symboles les plus divers, de la luxure à la sainteté, de la monarchie à la république. Leurs images ornent les autels, envahissent les musées, submergent les murs de la ville, recouverts d’affiches publicitaires qui usent de leurs appâts.     Images produites par les hommes, fruit de leur imaginaire, expression de leurs désirs, de leurs peurs et de leurs rêves secrets. Formes splendides, mais souvent vides, allégories sans chair de La Femme qui masque les femmes singulières.

Ghost & Brother, Françoise Quardon. coll. centre Pompidou

. . . Ghost & Brother, Françoise Quardon. coll. centre Pompidou

     Passer de l’autre côté du miroir, ou de la toile, c’est une autre affaire. Car les femmes ne créent pas : elles sont créées, ou créatures. La création - philosophique, littéraire, artistique -  appartient aux hommes, seuls démiurges, maîtres du verbe, du texte et de l’image, et plus encore de la musique, langage des dieux. Les femmes copient, reproduisent, posent et s’exposent dans les ateliers, modèles appropriés par les artistes. Si elles pratiquent la peinture, c’est dans le cercle restreint de la famille, ou à son service, crayonnant portraits et paysages sur des albums négligemment feuilletés. Pour devenir une artiste, tout leur manque : l’accès au savoir, le matériel, les modèles, l’espace nécessaire : Berthe Morisot peignait sa fille, ou elle-même, dans un coin de sa chambre. Les apprentissages leur étaient mesurés, dans des académies privées, par des professeurs condescendants. L’ambition de Marie Bashkirtseff  d’être traitée comme un homme pour devenir une artiste véritable et reconnue était hors de propos. Les Salons cantonnaient les femmes aux genres supposés féminins : natures mortes et  paysages, et ne les admettaient qu’au compte goutte, redoutant l’affadissement de  « l’invasion » que déplorait Baudelaire.

     Quelques unes, depuis la Renaissance, réussirent cependant à se faufiler devant le chevalet, artisanes  bénéficiant de complicités masculines parfois cher payées, dans  les ateliers virils. Au XVIIème et surtout à la fin du XVIIIème, certaines se firent un nom : Vigée-Lebrun ou Rosa Carriera. Le XIXème les confina  aux « arts d’agrément » (de « désagrément », disait George Sand), qu’elles débordaient de toutes parts. Portées par la vague féministe de la Belle Epoque, elles prirent d’assaut les académies et l’Ecole des Beaux Arts, enfin ouverte en 1900,  où elles furent accueillies par les chahuts des étudiants. Dans les années 20, les couples d’artistes, parfois conflictuels, se multiplièrent. Les avant-gardes - futurisme, dadaïsme, surréalisme -, résolument mâles,  ne  furent pas forcément favorables aux femmes,  mais elles s’y glissèrent, par le biais  notamment des arts dits « mineurs » : design, photographie. Et l’après-guerre vit surgir des créatrices à part entière : Frida Khalo, Viera da Silva, Niki de Saint-Phalle, Louise Bourgeois., tant d’autres. Depuis trente ans, les historiennes ont retracé les difficultés et les conquêtes de ces femmes avides  de peindre et retrouvé nombre d’artistes méconnues[1] .

 

Dorothea Tanning, "Chambre 202, Hôtel du Pavot", 1970, coll. centre Pompidou

Dorothea Tanning, "Chambre 202, Hôtel du Pavot", 1970, coll. centre Pompidou

    Les femmes ont franchi les frontières de l’art et c’est une révolution matérielle et symbolique considérable. Ont-elles pour autant changé les représentations visuelles ? Elles n’étaient pas assez nombreuses pour cela. Et elles  ne le cherchaient pas vraiment, contraintes parfois de se conformer, pour être admises, aux attentes qu’on avait d’elles, puis s’en affranchissant pour affirmer leur liberté. Quel bonheur de quitter l’aquarelle pour l’huile, d’avoir un atelier à soi, équivalent de la «  chambre à soi », de Virginia Woolf,  d’accéder aux grands formats, à tous les genres et à tous les objets, de peindre le nu, et pas seulement « caleçonné », comme le voulait naguère la décence imposée aux jeunes filles, d’exposer et de vendre leurs toiles  dans les galeries, comme leurs camarades. Brefs : d’être des artistes à part entière, sans genre assigné, ni formes consignées. Des peintres, tout simplement, femmes éventuellement, mais d’abord des individus, dans l’art universel.

      Ces artistes  ne revendiquent pas une « peinture féminine », dont elles redoutent les pièges, à l’égal de ceux de « l’écriture féminine ». Ces formulations supposent l’idée d’une « nature » que, dans leur majorité sans doute, elles refusent. Pourtant, si la féminité est une essence, la féminitude est une expérience, et d’abord du fait minoritaire, sinon  de l’exclusion. Plusieurs en ont témoigné dans leurs écrits, journaux, correspondances,  autobiographies. Ces femmes viennent d’ailleurs. Elles ont eu, en ces temps encore relativement sexués,  un chemin de vie différent. Elles ont fréquenté d’autres lieux, fait d’autres rencontres, lu d’autres livres,  vu d’autres paysages, éprouvé l’espace, le temps, l’amour, de manière particulière. C’est probablement suffisant pour induire un autre regard sur le monde. Lequel et comment ?  Quelles traces de leur vie de femme dans leurs œuvres ? Quelle vibration sensible dans les formes, les couleurs, le choix des objets, leurs agencements ? Quelle présence ? Quelle altérité ? Aucune peut-être, mais la question vaut d’être posée. Quel est l’imaginaire et l’imaginé  des femmes ?

     C’est le grand  intérêt, le pari, le jeu  de cette exposition. Se réclamant du féminin pluriel, 200 artistes et plus d’un millier d’œuvres interrogent la place des femmes dans l’art  contemporain,  palimpseste énigmatique, offert à notre sagacité et à nos rêves. Beaubourg reste en cela fidèle à un questionnement amorcé en 1992 par un cycle de débats sur « La différence des sexes », où, curieusement, la dimension esthétique était absente. La voici, aujourd’hui, en pleine lumière.

     Dans la lumière et les ombres d’Elles.

 

Michelle Perrot.

 

Le lecture de passages de Histoires de chambres aura lieu le jeudi 14 janvier 2010 à 19h30, au niveau 4 du Centre Pompidou, dans la section « une chambre à soi ».

 


[1] Marie-Jo Bonnet, Les femmes dans l’art, Paris, La Martinière, 2004. Exemple d’artistes redécouvertes : Paula Modersohn-Becker, « la Picasso allemande », Berlin, 2007 ; Clotilde Vautier, Paris, 2009.

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