ART ET GENRE /

Reine PratReine Prat est chargée de mission pour l’égalité à la direction de la musique, de la danse, du théâtre et des spectacles, Ministère de la culture et de la communication. Agrégée de lettres, elle travaille depuis une vingtaine d’années dans le domaine des politiques culturelles. Elle a dirigé l’Association pour le développement des images de la culture (Arcanal-CNC) ainsi que l’Institut français de Marrakech. Au ministère de la Culture, où elle est entrée une première fois en 1982, elle a été, de 1998 à 2001, conseillère pour le théâtre auprès du directeur de la musique, de la danse, du théâtre et des spectacles puis responsable de la coordination des manifestations du Bicentenaire de la naissance de Victor Hugo et de l’Année George Sand. Elle conduit actuellement la mission « Pour l’égalité et la mixité dans le spectacle vivant » (source ARCADI). Dans ce cadre, elle a réalisé en 2006 et 2009, deux études portant sur l’ (in-)égalité des sexes dans le spectacle vivant. Cette tribune fait la synthèse de ces rapports.

“Ils@festival-international…”

Au moment où s’ouvre, pour une année au moins, le nouvel accrochage des collections contemporaines du musée national d’art moderne, elles@centrepompidou, affirmant « une histoire de l’art des 20ème et 21ème siècles au féminin », il importe de remarquer le caractère tout à fait exceptionnel de cette initiative, à part quoi les programmations de nos grandes institutions culturelles, saisons ou festivals, d’art plastique, dramatique ou lyrique, s’annoncent imperturbablement au masculin.

Ceci peut enfin être remarqué, signalé, questionné.

Aucun directeur, programmateur ou commissaire n’a jusqu’ici jugé nécessaire d’assumer ce choix comme tel : le masculin n’a pas à être indiqué, il ne fait l’objet d’aucune mention dans aucun titre de manifestation, il prétend tout naturellement se confondre avec l’universel.

Il devient aujourd’hui possible de suggérer que ces programmations sont le résultat de choix dont le critère le plus constant, d’une institution à l’autre, d’année en année, est le critère de sexe (prime au masculin). Ce critère intervient préalablement à toute décision d’ordre esthétique.

Prenons l’exemple du théâtre.

Il arrive, convenons-en, qu’une metteuse en scène, ou deux très exceptionnellement, apparaissent dans la programmation d’un théâtre national ou d’un grand festival international. Dans quelles conditions y sont-elles admises ? Le plus souvent en petite salle, pour une durée brève, avec des moyens limités, ou en cosignature avec un metteur en scène, plus rarement une metteuse en scène. Seule Ariane Mnouchkine a eu accès à la cour d’honneur du palais des papes en Avignon. En 2000, Brigitte Jaques eut un mois le grand plateau du théâtre national de l’Odéon – théâtre de l’Europe, et on a pu voir Deborah Warner dans la grande salle de Chaillot. Quelle autre ?

Peut-on conclure à une volonté déterminée des directeurs de théâtre ou de festivals d’exclure de leurs programmations les femmes de théâtre, autrices ou metteuses en scène, et les musiciennes, compositrices ou chefs d’orchestre ? Sans doute pas. Certains seront d’ailleurs bien embarrassés de se rendre compte que, tout simplement, ils ne les connaissent pas, elles ne font pas partie de leurs réseaux de relations, de leur microcosme, et donc de leur horizon esthétique. Elles n’existent pas.

Pour s’en tenir à l’art de la mise en scène, on évoque volontiers un effet générationnel : l’émergence de jeunes metteuses en scène (certaines ayant suivi des formations qui n’existaient pas en France il y a dix ans) serait censée introduire enfin la mixité dans un milieu jusqu’ici masculin. C’est en partie le cas dans divers festivals consacrés à la découverte de « jeunes talents » ou de « nouvelles formes ». Mais ces jeunes femmes ne tardent pas à constater que la course d’obstacles, pour sortir de ce cadre exigu et accéder à de vraies programmations, de vrais moyens de production, et des scènes à la mesure de leurs ambitions et de leur talent, se joue à deux vitesses et qu’elles en font rapidement les frais.

Par ailleurs, l’argument générationnel permet de faire l’impasse sur une histoire des metteuses en scène beaucoup plus riche que ne le laissent croire les choix opérés par nos institutions.

Cette histoire reste à faire. Elle aurait plusieurs mérites :

• d’abord celui de restaurer une histoire du théâtre qui se trouve faussée par l’absence d’un bon tiers de ses artistes, ensuite d’analyser les processus qui ont abouti à écarter durablement de nos scènes des artistes dont on se remémore à l’occasion telle ou telle mise en scène marquante, avec le regret étonné qu’elles aient si vite disparu ou se fassent si rares,

• de vérifier que beaucoup d’entre elles sont toujours là : de manière rarissime sur l’un ou l’autre de nos grands plateaux, plus souvent dans le privé, en lointaine banlieue où elles attirent un public nombreux, sur les territoires de l’action culturelle qui sont aussi les laboratoires où elles explorent de nouvelles voies pour la création. Autant de stratégies qui devraient forcer l’admiration et assurer à leurs travaux la visibilité qu’ils méritent,

• enfin, cette histoire devrait être constamment actualisée pour inclure les générations plus récentes, éviter leur disparition prématurée et contribuer, au contraire, à leur épanouissement.

Il ne s’agit plus dès lors seulement d’histoire, on rejoint ici la question du rôle des médias.

Ce qui est vrai pour la mise en scène l’est, mutatis mutandis, pour les autres arts. Le monde de la danse, par exemple, aurait grand intérêt à se préoccuper du syndrome de masculinisation qui l’atteint depuis quelques années.

Comment en effet expliquer cette absence soudaine, dans la génération appelée à prendre la relève, de femmes (jugées) susceptibles de diriger un centre chorégraphique national ?

Risquons une hypothèse souvent invoquée : la danse ayant cessé de figurer parmi les arts dits mineurs, les hommes y interviennent en plus grand nombre et le tropisme qui consiste à privilégier le masculin joue à plein.

On ne peut pas s’en tenir là. Une réflexion devra être sérieusement engagée, sur la question de la validation des esthétiques notamment.

Télécharger le rapport juin 2006

Télécharger le rapport mai 2009

2 commentaires

  1. Je suis une femme. J’ai créé un petit théâtre dans le XVe arrondissement parisien, souvent qualifié de désert culturel.
    On n’y joue ni classique, ni boulevard no one man show comique. Que reste-t-il? Du théâtre de texte d’auteurs d’aujourd’hui.
    Je mets de temps en temps en scène une pièce, comme actuellement “Une valse algérienne” d’Elie-Georges Berreby. Je vous invite très vivement à venir la voir. Nous avons aussi “La chienne dans les orties” de Marc-Michel Georges jouée p

  2. La Barbe dit :

    La Barbe, groupe féministe connu pour ses interventions dérangeantes dans les cercles de pouvoir, s’est invitée à la rencontre « Quelles ambitions, quelles réformes pour le spectacle vivant ? » jeudi 16 juillet à 16 heures à la cour du cloître Saint Louis, à Avignon.

    Organisée à l’initiative du SYNDEAC et de la CGT, les deux principaux syndicats du secteur, la rencontre portait sur la négociation d’une « loi d’orientation et de programmation pour protéger et développer l’art et la culture ». La place des femmes dans ce processus de « démocratisation de la culture » que les syndicats appelaient de leurs vœux n’était vraisemblablement pas prévue au programme puisque six orateurs – tous masculins, devaient conduire les débats[i].

    Cinq femmes à barbe sont donc montées sur scène pour se poster derrière eux pendant que François le Pillouër, présidant du SYNDEAC, poursuivait son oraison, faisant fi des applaudissements des professionnels constituant l’essentiel du public. Les Barbues sont restées imperturbables et silencieuses pendant de longues minutes, pendant lesquelles le public, fasciné par leur présence, ne suivait qu’à grand-mal le discours de l’orateur. Passant devant les sommités présentes sur l’estrade, elles ont finalement pris la parole pour faire état à leur manière des déséquilibres inacceptables, archaïques, que Reine Prat relevait dans son rapport de 2008 au gouvernement sur les inégalités dans les métiers des arts vivants (www.culture.gouv.fr/culture/actualites/rapports/prat/egalites.pdf) :

    Dieu merci, 92% des Centres dramatiques nationaux sont encore dirigées par des mains d’hommes bien fermes ! Il faut résister encore, car dèja 1/3 des compagnies que financent l’Etat sont dirigées par d’ambitieuses créatures !

    Prenez garde que les femmes ne s’emparent des moyens de production : dans les Centres Dramatiques Nationaux, les metteuses en scène parviennent avec 8% des moyens à produire jusqu’à 15% des spectacles. Tremblez, Messieurs, qu’un jour l’on ne decèle chez elles quelque pervers talent !

    Confus, les responsables de la rencontre ont reconnu la gravité de la situation et promis d’inscrire la question au programme des négociations en cours avec le Ministère Public.

    La Barbe.

    Labarbelabarbe@gmail.com
    http://www.labarbelabarbe.org

    ——————————————————————————–

    [i] François Le Pillouër, président du SYNDEAC, Éric de Dadelsen, conseiller technique SYNDEAC, Michel Orier, directeur de la MC2, Jean-François Pujol, secrétaire général adjoint de la Fédération du Spectacle CGT, Marc Slyper, secrétaire général du SNAM (Syndicat National des Artistes Musiciens), Denis Fouqueray, délégué général du SFA (Syndicat Français des Artistes Interprètes).

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