Depuis plus de trente ans le festival Cinéma du Réel, consacré aux documentaires, s’efforce de décloisonner les genres, de dépasser les frontières, en mettant au cœur de sa sélection une transversalité toujours plus affirmée. L’édition 2010 du Cinéma du Réel ne déroge pas à la règle avec une programmation large et diversifiée où se croisent des films oscillant entre fiction et documentaire. Mais le plus grand mérite de ce festival est de mettre à l’honneur un genre cinématographique trop peu représenté et diffusé, en rappelant que le documentaire et avant tout du cinéma. Et c’est un cinéma poétique et  engagé qu’a décidé de récompenser le jury international du Cinéma du Réel, composé entre autres de la réalisatrice de “Louise Michelle la rebelle”, Solveig Anspach, et de la cinéaste iranienne Sepideh Farsi, en remettant le Grand Prix à Susana de Sousa Dias pour son film “48″. Ce film revient sur la dictature de Salazar sur le Portugal, en proposant un face à face, dur et poignant, entre les bourreaux et les opposants au régime sur fond de photos anthropométriques de la PIDE (police politique du régime). Ces photos se font les supports à la révélation d’une histoire cachée, à l’instar du film où affleurent peu à peu les souvenirs à travers les voix des victimes. Ce film est à l’image du festival du Cinéma du Réel qui s’évertue à jeter des ponts entre hier et demain, n’oubliant pas que dans documentaire, il y a document, dans le sens de trace, de témoin.

Carolee Schneemann, "Viet Flakes" (1965), coll. Centre Pompidou
Carolee Schneemann, " Viet Flakes" (1965),  coll. Centre Pompidou

Grâce à une sélection de films riche et variée, et une programmation très diversifiée, le festival Cinéma du Réel opère une véritable réévaluation du documentaire en mettant en avant son inventivité. Les diverses sections du festival, avec par exemple comme nouveauté cette année la section “Exploring documentary”, ont  pour vocation de replacer le documentaire sur la scène expérimentale contemporaine. “Exploring documentary”, dirigé par Nicole Brenez, maître de conférence en Etudes cinématographiques à l’Université Paris I et dédié aux cinéastes Carole et Paul Roussopoulos, se veut une vitrine du pamphlet visuel et  du cinéma contestataire. Au programme de cette section hautement engagée mais néanmoins poétique, nous pouvons noter la présence  du duo de Double Labyrinthe (1991) exposé dans l’accrochage “elles”,  Maria Klonaris et Katerina Thomadaki avec leur film Requiem pour le XXème siècle (1994), ainsi que celle de l’artiste Carolee Schneeman, dont plusieurs vidéo performances sont à voir dans l’accrochage “elles”. Cinéma du Réel propose de découvrir la vidéo Viet Flakes (1965), dans laquelle Carolee Schneeman nous balade avec sa caméra 8mm parmi les images des atrocités de la guerre du Vietnam récoltées dans les journaux. Par ailleurs, la sélection fait aussi la part belle à de jeunes artistes avec la plasticienne Zoulikha Bouabdellah et sa vidéo  Dansons (2003), où l’artiste se déhanche au rythme de l’hymne national français, renvoyant au trouble identitaire dans l’immigration ou encore Naomi Uman, qui dans  Removed (1999), armée de dissolvant à ongles et d’eau de Javel efface le corps de la femme d’un vieux film porno.

Yoko Ono, Eye Blink (Fluxfilm n°15), 1966
Yoko Ono, Eye Blin(Fluxusfilm n°15), 1966

L’hommage rendu dans la section “Dédicaces”, à une des grandes figures du cinéma direct américain, Albert Maysles, est l’occasion de découvrir ou de redécouvrir une des performances les plus célèbres et les plus poignantes de l’artiste Yoko Ono, Cut Piece (1965). Réalisée successivement à Kyoto et Tokyo en juillet 1964, puis à New York en mars 1965 et à Londres en 1966, Cut Piece est une performance lors de laquelle Yoko Ono, assise et totalement immobile sur une scène, invite les spectateurs à venir couper à l’aide de ciseaux ses vêtements. Filmé au Carnegie Hall, célèbre salle de New York, le film d’Albert et David Maysles a pour principale qualité de capter toute la violence de la misogynie et du racisme de l’assistance.

 

 

Adrian Piper, "The Mythic Being, Butterfly Chair" (1974)
Adrian Piper, détail "The Mythic Being,Butterfly Chair" (1974)

Saluons également la section “Séances spéciales” intitulée “Décoloniser les imaginaires”, avec plus particulièrement une séance dédiée au militantisme d’Angela Davis, célèbre militante afro-américaine féministe et communiste, membre du Black Panther Party. Cette séance s’ouvre sur un film de Carole Roussopoulos intitulé Jean Genet parle d’Angela Davis. Invitée à faire une déclaration suite à l’annonce, le 16 octobre 1970, de l’arrestation d’Angela Davis, Jean Genet - écrivain et poète d’extrême gauche anticolonialiste -  dénonce violemment le racisme de la politique capitaliste des Etats-Unis. Accusée de complicité dans la tentative d’évasion de trois prisonniers membres fondateurs du Black Panther Party, surnommés les Frères de Soledad, qui se solda par la mort d’un juge, Angela Davis fut arrêté et emprisonnée 16 mois avant d’être acquittée.  De peur que sa déclaration ne soit censurée par l’ORTF, Jean Genet demande à Carole Roussopoulos de filmer son intervention. Ce film est historique à plus d’un titre : d’une part, parce que l’émission à bel et bien été censurée par l’ORTF, donc ce film fait office de document, et d’autre part, il s’agit d’un des tous premiers films réalisés par Carole Roussopoulos, figure historique de la vidéo militante.  Fondatrice du groupe Vidéo Out, elle est une des toutes premières en 1970 à acquérir, sous les conseils de son ami Jean Genet, une caméra vidéo portable - le fameux portapack de Sony-  qui lui donne une grande liberté de mouvement pour filmer les luttes féministes, homosexuelles, ouvrières… De plus le Cinéma Du Réel propose de découvrir le film de Yolande Du Luart  intitulé Angela Davis : Portrait of a Revolutionnary (1971).  Ce film, co-réalisé avec des étudiants de l’UCLA (University of California, Los Angeles) où Angela Davis officiait comme professeur de philosophie spécialisé dans la philosophie européenne et le marxisme, suit la militante dans ses diverses actions : meetings, manifs, discours et réunions au siège du Black Panther Party, insistant sur la figure de militante de celle qui affirme que “la place d’une femme est dans la lutte”. Grandissant dans un environnement de violences et d’humiliations quotidiennes, Angela Davis acquiert très tôt une conscience politique et militante grâce notamment à ses parents, tous deux membres de la National Association for the Advencement of Colored People (NAACP). Rejetant aussi bien le séparatisme de certaines organisation du Black Nationalism que l’intégrationnisme de Martin Luther King, Angela Davis rejoint le Black Panther Party. Son éloquence, la force de ses convictions et de ses idées la propulse rapidement sur le devant de la scène militante et politique. Mais son succès n’est pas au goût de tout le monde, que ce soit au sein même du mouvement, qui voit d’un mauvais œil qu’une femme devienne le leader du mouvement, qu’au sein du gouvernement qui la considère comme une menace à abattre d’où son arrestation.  Après son acquittement, Angela Davis poursuit une carrière universitaire en devenant directrice du département d’études féministes de l’université de Californie. En effet, le sexisme dont elle fait l’expérience au cours de ses actions militantes aiguise son féminisme qu’elle développe dans son ouvrage Femme, Race et Classe (1981).

Cinéma du Réel est définitivement un festival engagé où s’entrecroisent et se nourissent hier et demain, documentaire et fiction, classique et révélation, autobiographie et chronique sociale, vidéo et cinéma.

Sonia Recasens

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