Ce sont Frida Kahlo et Kathe Kollwitz, les deux membres fondateurs des Guerrilla Girls, qui nous ont fait l’immense plaisir de venir au Centre Pompidou partager leurs 25 ans d’expérience dans la lutte contre le sexisme et le racisme dans le monde de l’art, clôturant ainsi en beauté le colloque « Les Normes de genre dans la création contemporaine : reproduction/déconstruction ». C’est Quentin Bajac, co-commissaire de l’accrochage « elles@centrepompidou » qui a introduit des Guerrilla Girls surprises et ravies, car, nous confiaient-elles, c’est la toute première fois dans leur carrière qu’un homme les présente.

 

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"Do Women have to be naked to get into the Met. Museum?" (1989) © Bibliothèque Kandinsky

"Do Women have to be naked to get into the Met. Museum?" (1989) © Bibliothèque Kandinsky.

C’est en 1985 que les Guerrilla Girls voient le jour. Scandalisé par une exposition du Museum of Modern Art de New York intitulé “An International Survey of Painting and Sculpture” où sur les 169 artistes exposés on ne compte que 13 femmes - sans parler des artistes de couleur -, un groupe d’artistes femmes fonde les Guerrilla Girls pour dénoncer le sexisme et le racisme dans la sphère culturelle. Ce groupe de militantes féministes auto-nommé « La Conscience du monde de l’art » crée depuis 25 ans des posters et des tracts pour interpeller le public sur les nombreuses discriminations qui sévissent dans les institutions artistiques fortement phallo et ethno centrées. Usant à bon escient de l’humour et de l’ironie comme force de persuasion elles luttent contre les injustices tout en proposant une nouvelle lecture de l’histoire de l’art. C’est en ce sens que les membres du groupe choisissent comme pseudonyme des noms d’artistes femmes décédées, comme Frida Kahlo et Kathe Kollwitz qui sont venues présenter au Centre Pompidou le travail des Guerrilla Girls. Servant leur anonymat, ces pseudonymes viennent aussi dénoncer l’absence des artistes femmes de l’histoire de l’art ainsi que leur invisibilité dans l’espace culturel. A cet anonymat s’ajoute celui des masques de gorilles dont elles s’affublent à chacune de leurs apparitions publiques. Ce choix de porter des masques de gorilles, qui sont devenues aujourd’hui leurs signatures est né à l’origine du lapsus d’une des membres du groupe, qui au lieu d’écrire « guerrilla » a écrit « gorrilla ». Les Guerrilla Grils se présentent comme des justicières masquées du monde de l’art, à l’instar d’un Batman, d’un Robin des Bois ou d’une Wonder Woman[1]. Ainsi, ces masques de gorilles témoignent de l’humour décalé et de la dérision dont font preuve les Guerrilla Girls, qui jouent sur les mots pour mieux se jouer de leurs images. Mais ce double anonymat a surtout pour utilité d’une part de protéger leurs carrières mais aussi de concentrer l’attention du public sur le discours et non sur une identité. Ainsi le nom du groupe, les pseudonymes, les masques et l’anonymat distillent une certaine inquiétude dans le monde de l’art, car personne ne peut savoir d’où elles viennent, combien elles sont et où elles vont frapper la prochaine fois ? Elles sont parmi nous, partout.

 

The Advantages og Being a Woman Artist" (1988) © Bibliothèque Kandinsky

The Advantages og Being a Woman Artist" (1988) © Bibliothèque Kandinsky

L’humour leurs permet de dédramatiser une situation pourtant précaire, celle de la représentation des artistes femmes dans les institutions muséales qui stagne à environ 11%, ainsi que celle des artistes de couleur qui est encore plus ridicule. En réponse à cet espace d’exposition ridiculement mince, les Guerrilla Girls se plaisent à ridiculiser l’archaïsme d’institutions fortement androcentrées. D’autre part, leur image volontairement caricaturale les aide à contrevenir à l’image largement répandu des féministes hystériques ou rigides. Ainsi pour la centaine de femmes qui travaille collectivement et anonymement depuis 1985 à la confection des posters, à la préparation des meetings et autres performances, l’humour est devenu l’Arme infaillible dans leurs luttes pour le droit à l’avortement, le droit des femmes, contre la Guerre du Golf… Mais leur principal cheval de bataille reste la revalorisation et la réinvention du féminisme, du « f » word  comme elles le disent si bien. Le féminisme est un mot qui fait peur, particulièrement à notre époque où il est considéré comme dépassé voire obsolète, et encore plus en France où l’universalisme - instituant l’absence de différence et donc d’inégalité - est roi. Cette peur du « f » word est ainsi très certainement à l’origine du refus du Centre Georges Pompidou de consacrer une exposition à l’histoire de l’art féministe, pourtant fondateur en matière de nouveaux médias et de performance. C’est encore cette peur du féminisme qui explique le refus en 1989 du Public Art Fund de présenter une des affiches les plus célèbres des Guerrila Girls et exposée dans l’accrochage « elles@centrepompidou », intitulée Do Women have to be naked to get into the Met. Museum ? (Les Femmes doivent-elles être nues pour entrer au Metropolitan Museum ?). Cette affiche qui rappelle que « - de 5% des artistes présentées dans le département d’art moderne sont des femmes, mais que 85% des nus sont féminins » devaient être présentée sur des espace publicitaires, mais ayant été refusée par le Public Art Fund, les Guerrilla Girls décidèrent de la placarder sur les bus et les rues de la ville[2].

 

VALIE EXPORT, "Aktionshose : Genitalpanik", 1969, coll.centrepompidou
VALIE EXPORT, “Aktionshose : Genitalpanik”, 1969, ©centrepompidou

Dignes héritières des Tirs (1961) de Niki de Saint Phalle et de Genital Panic (1969) de VALIE EXPORT, les Guerrilla Girls sont les nouvelles guerrières masquées du monde de l’art, qui veillent scrupuleusement à la visibilité des artistes femmes et de couleur. Elles reprennent le flambeau du travail, d’une part, artistique d’ORLAN dans ses divers MesuRage au Centre Pompidou ou encore au Vatican entre 1974 et 1983, d’autre part théorique de Linda Nochlin et de son célèbre Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grandes artistes femmes ? (1971) et enfin militant du collectif de femmes Art Workers Coalition. Toutes faisaient dans les années 1970, de la représentation des artistes femmes dans les institutions muséales, leur cheval de bataille. 15 ans plus tard les Guerrilla Girls reprennent le flambeau et montent au créneau pour lutter contre la « guerre de la culture » instituée par le gouvernement Reagan, allié aux fondamentalistes religieux. La « guerre de la culture » assortie d’une législation des plus rétrogrades en matière de droits des femmes, produisent une véritable déflagration dans les sphères aussi bien intellectuelles que sociales dans les années 1980. Pour contrer cette régression, les Guerrilla Girls combinent aux actions militantes des féministes, les performances initiées par les artistes féministes comme Yoko Ono et VALIE EXPORT, ainsi que le travail théorique développé par Griselda Pollock ou Linda Nochlin pour écrire une nouvelle histoire de l’art. Mais à la différence des mouvements féministes des années 1970, les Guerrilla Girls intègrent à leurs luttes contre le sexisme, des problématiques antiracistes et postcoloniales. Les justicières masquées s’inscrivent dans les nouvelles orientations que prend  le féminisme dans les années 1980 avec le développement de concepts et de théories remettant en cause l’essentialisme du féminisme des années 1970. Les féministes postcoloniales, antiracistes et lesbiennes, comme Bell Hooks et Gayatri Spivak en tête, rejettent au milieu des années 1980, le présupposé dominant qui ferait de l’expérience féminine quelque chose d’unifié (implicitement blanc, hétérosexuel et de classe moyenne)[3]. Ainsi, les Guerrilla Girls participent à ces nouvelles pratiques du féminisme dont les principales problématiques sont les liens entre genre, race et classe.         

Adrian Piper, "The Mythic Being, Butterfly Chair" (1974)
Adrian Piper, “The Mythic Being, Butterfly Chair” (1974), © Centre Pompidou

Les Guerrilla Girls s’inscrivent donc dans une longue histoire de luttes sociales et sont dans la droite lignée des luttes féministes, qui se sont notamment appuyées sur l’affichage urbain, et la diffusion de tracts comme moyen et espace de revendication. Nous pouvons ainsi noter dans les posters et tracts produit par les Guerrilla Girls une volonté de recourir aux codes les plus ordinaires et les plus abordables, avec une police simple et des couleurs vives. Il y a par ailleurs une esthétique du bricolage dans de récentes productions du groupe comme dans Troubler le repos (2009), réalisé à l’occasion de la commémoration du massacre de l’Ecole de Polytechnique en décembre dernier - le 6 décembre 1989 un homme tue 14 femmes dans sa haine contre le féminisme. Cette affiche reprend des citations sexistes de figures masculines de l’histoire passée et contemporaine comme Napoléon, Confucius ou encore Eminem. Ce mode de fonctionnement nous fait également penser au travail artistique d’Adrian Piper, qui durant les deux ans de sa performance The Mythic Being, produit des dessins et des photographies qu’elle publie dans des encarts publicitaires achetée dans la section art de l’hebdomadaire new-yorkais, The Village Voice. Ce mode de diffusion lui permettait de rendre publique une expérience personnelle, ainsi que de mettre en exergue l’invisibilité des minorités dites « visibles » dans le monde de l’art. De même, les lettres que les Guerrilla Girls envoient aux grands collectionneurs et mécènes du monde entier, comme dernièrement à Eli Broad, pour dénoncer non sans une pointe d’ironie l’absence criante d’artistes femmes ou de couleur dans leurs collections, nous évoquent les cartes de visites d’Adrian Piper. L’artiste afro-américaine à la peau très claire - fruit de nombreux métissages - avait pris pour habitude d’adresser des cartes de visites aux personnes ayant tenu des propos racistes en sa présence pour leur signaler qu’elle est noire, Ma Carte de Visite n°1 (1989), ou aux hommes la draguant de manière trop insistante, Ma Carte de visite n°2 (1989).

Barbara Kruger, "Untitled", 1983
Barbara Kruger, “Untitled”, 1983 © Centre Pompidou

Nous viennent également en mémoire, les affiches de l’artiste Barbara Kruger qui apparaissent dans les rues de New York aussi au début des années 1980. De sa formation et de son expérience de graphiste publicitaire  notamment pour le magazine “Mademoiselle”, Barbara Kruger retient un vocabulaire visuel fort et une construction des images médiatiques. Limitées à trois couleurs (rouge, noir et blanc) et agrandies, ses affiches aux airs de publicités interpellent de manière virulente le spectateur sur son rapport à la société de consommation ainsi qu’aux minorités raciales, sexuelles… Ainsi Barbara Kruger et les Guerrilla Girls utilisent les mêmes supports de diffusion pour leurs revendications. Cependant, là où Barbara Kruger produit des affiches à la typographie austère et aux propos virulents, les Guerrilla Girls usent d’une typographie très girly avec des couleurs vives pour des textes pleins d’humour et d’ironie. Ce qui réunit Barbara Kruger et les Guerrilla Girls c’est le succès avec lequel elles ont réussies à élever leurs affiches au rang d’œuvres d’art. En effet, le fait le plus marquant, reste très certainement leur participation à un des évènements majeurs du monde de l’art, à savoir la Biennale de Venise en 2005, qui était, pour la première fois depuis sa création en 1893, dirigée par deux femmes Rosa Martinez et Maria de Corral -  notons d’ailleurs deux femmes, comme si une ne suffisait. Pour cette occasion, fidèles à leur réputation, les Guerrilla Girls n’hésitent à produire six posters critiquant ouvertement l’ethno et le phallocentrisme de la Biennale de Venise. Cet évènement marque l’entrée des Guerrilla Girls dans le mainstream, leurs affiches étant exposées et achetées par les institutions muséales, institutions qui font l’objet de leurs critiques. Cela pourrait paraître contradictoire, mais comme elle l’explique, c’est au contraire une incroyable opportunité de pouvoir critiquer le monde de l’art de l’intérieur. De la même façon que la Fontaine (1917) de Marcel Duchamp, qui au départ se voulait être une critique acerbe de la notion d’œuvre d’art, pour finalement devenir un chef d’œuvre, les affiches des Guerrilla Girls intègrent les collections des musées qu’elles critiquent.

L’humour est très certainement la clef du succès des Guerrilla Girls, qui depuis vingt cinq ans parcourent le monde restant à l’affût et pointant du doigt les divers mécanismes de discriminations au sein du monde de l’art. Les différents groupes militants se réclamant des Guerrilla Girls, comme les ARTPIES ou les Femmes à Barbes sont les plus beaux témoignages de ce succès. Succès qui est par ailleurs loin d’être terminé puisqu’elles viennent de se voir attribuer le Courage Award For the Arts 2010 par l’artiste Yoko Ono. 

Sonia Recasens

 


 

[1] Site officiel des Guerrilla Girls : www.guerrillagirls.com

[2] Helena Reckitt, Peggy Phelan, Art et Féminisme, Paris, Phaidon,  2005, p. 153.

[3] Linda Nochlin, Maura Reilley, Global Feminisms, Londres et New York, Merrell Brooklyn : Brooklyn Museum,  2007, p. 30.

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