Les artistes féministes portent très tôt un regard attentif et critique sur la place qu’occupent les femmes dans les sociétés contemporaines. Ces dernières s’intéressent de près à la façon dont les femmes évoluent dans l’espace social/public et l’espace privé/domestique, et à l’incidence que cette place peut avoir sur leur condition de femme. En ce sens elles cherchent à dénouer les fils des normes sociales en interrogeant les limites de ces espaces. En 1972 une exposition intitulée « Womanhouse » dirigée par Faith Wilding, Miriam Shapiro et Judy Chicago transforme l’espace domestique d’une maison en espace d’exposition. De sorte que la distinction entre espace privé et public devenait caduc, de même que les conventions d’exposition et de représentation [1]. Les portes de l’espace privé étaient grandes ouvertes et invitaient le spectateur à pénétrer dans l’intimité et le quotidien de la femme.

C’est en 1969, que l’adepte du “cunt art”, Judy Gerowitz se rebaptise Chicago, dans le but de s’affranchir des structures de domination du système patriarcal. Professeur au Fresno State College, Judy Chicago, met en place un Feminist Art Program dont le but est d’accueillir exclusivement des étudiantes dans un studio pour y développer leur conscience féministe. Rencontré lors d’un dîner organisé par Allan Kaprow, Chicago invite Miriam Shapiro à venir partager ses idées sur le féminisme avec ses étudiantes dans son atelier de Fresno. C’est alors que l’historienne de l’art Paula Harper suggère que les étudiantes devraient collaborer à une installation dans une maison abandonnée, qui serait baptisée pour l’occasion Womanhouse.  Ainsi naquit le projet révolutionnaire de Womanhouse encadré et dirigé par Judy Chicago, Miriam Shapiro ainsi que Faith Wilding et Mira Shor, invitées pour l’occasion.

 

Hannah Wilke, S.O.S Starification Objects Series: An Adult Game of Mastication (Mastication Box) (1974-1975) © Centre Pompidou

Hannah Wilke, S.O.S Starification Objects Series: An Adult Game of Mastication (Mastication Box) (1974-1975) © Centre Pompidou

Trois mois durant, 24 étudiantes  retapèrent une vieille maison de Hollywood, restaurant les fenêtres, la plomberie, l’électricité, la peinture. Ce n’est qu’une fois ses tâches, investies d’une culture ô combien masculines pour ne pas dire machistes, accomplies que les étudiantes purent s’atteler à leurs installations. Ces dernières transformèrent chacune des pièces (en tout 17) de la maison en véritables autels aux stéréotypes du corps féminin, avec pour objets de culte : tampons, maquillage, sous-vêtements… Ces objets triviaux, et d’habitude soigneusement cachés sont ici élevés au rang de médium artistique. La plus célèbre parce que la plus scandaleuse est Menstruation Bathroom (Salle de Bains des règles) de Judy Chicago. D’une blancheur immaculée, la salle de bain est remplie de pas moins de 10 000 tampons neufs et usagers. Souvenir amer du pêché d’Eve, les règles et par extension les tampons sont l’expression de la condition humiliante et dégradante de la femme, cantonnée au rang de pécheresse. Ce qui est d’ordinaire caché honteusement est ici exhibé. Habituellement dénigré les spectateurs sont invités à admirer ces tampons. Nous pouvons également citer la Nightmare Bathroom (Salle de bains des cauchemards) de Robin Schiff, ainsi qu’une installation de Sandy Orgel Linen Closet (Placard à linge). Cette dernière exprime de manière éloquente et frappante l’enfermement de l’espace domestique. Un mannequin féminin sortant à demi d’un placard de linge bien repassé est coincé par les étagères et les tiroirs de sorte qu’il ne peut en franchir le seuil. A l’instar de la performance de Françoise Janicot Encoconnage (1972), Linen Closet révèle l’enfermement du quotidien et l’aliénation des tâches ménagères répétées inlassablement, mais aussi la sécurité que peut représenter le confort de l’espace domestique incarné par le linge bien repassé. 

Réservée d’abord aux femmes, Womanhouse ouvre ses portes au grand public du 30 janvier au 28 février 1972. Près de 10 000 personnes viennent visiter la maison-exposition qui bénéficie d’une importante couverture médiatique, prouvant ainsi que l’art féministe attire un large public. Son succès est tel, que l’exposition est prolongée de 15 jours. Frappée par le Womanhouse Project, la jeune réalisatrice Johanna Demetrakas décide de faire un film sur cet évènement avec l’aide de son époux cameraman. Le temps impartie étant réduit pour réunir des fonds, elle tourne en continu pendant les trois derniers jours de l’exposition - la maison louée uniquement pour deux mois est condamnée à la démolition à l’issue de l’exposition.  Il lui faut près de deux ans pour réunir les fonds nécessaire au financement du montage du film. Pour la petite anecdote la bande du film est resté depuis le tournage dans son congélateur. Le film assez court au final ne présente pas la totalité des pièces de la maison qui en comptait 17. En effet, les pièces jugées trop abstraites pour être restituées efficacement dans un film ont été éliminées. Cependant le film fait la part belle aux performances réalisées par les 24 étudiantes ainsi que Faith Wilding et Mira Shor. Nous retiendrons plus particulièrement Waiting de  Faith Wilding, qui est aujourd’hui une des performances les plus célèbres du Womanhouse Project, et pour cause elle est extrêmement poignante et pesante. L’artiste met en exergue la passivité dans laquelle est plongée pour ne pas dire condamnée toute sa vie durant la femme qui reste à attendre inlassablement : d’avoir ses règles, le premier baiser, qu’il fasse le premier pas, d’être belle, une demande en mariage, un bébé… La principale qualité de ce film est de nous révéler les coulisses des ateliers de prise de conscience collective où les 24 étudiantes reviennent sur leur expérience, sur ce que leur a apporté Womanhouse en tant que femme et en tant qu’artiste.  C’est ainsi une chance inouïe que nous offre ce film de visiter Womanhouse et d’en saisir toute la frénésie créatrice. La bande son, réalisé par un groupe de jazz qui s’est appuyé sur les images du film, est pour beaucoup dans la réception que le spectateur peut en avoir. Chaque salle a son thème musical qui vient appuyer, accentuer une impression, une émotion comme  l’angoisse, l’effroi, l’amusement… Johanna Demetrakas qui est venu spécialement de Los Angeles présenter son film, est aujourd’hui professeur de cinéma à l’University of Southern California. Après Womanhouse, elle réalise notamment un film sur l’œuvre phare de Judy Chicago The Dinner Party (1974-1979) intitulé Right Out of History - The Making of Judy Chicago’s Dinner Party (1980). De sa filmographie nous retiendrons également le film Out  of Line (2000) interprété par la célèbre actrice Jennifer Beals.

Elles Centre Pompidou vous convie à découvrir les coulisses de cette aventure artistique et historique grâce à la projection du film Womanhouse de Johana Demetrakas. Film qui d’ailleurs vient de rentrer dans les collections du Centre Georges Pompidou, grâce à l’impulsion donnée par l’accrochage « elles ».

Rendez-vous mercredi 28 avril à 19h au Cinéma 2.

Sonia Recasens

[1] Peggy Phelan et Helena Reckitt, Art et féminisme, 2005, p. 21.

 

 

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