Francesca Woodman, Selfportrait talking to vince, 1975-1978, © Estate Francesca Woodman / Sammlung Verbund, Vienna

Francesca Woodman, Selfportrait talking to vince, 1975-1978, © Estate Francesca Woodman / Sammlung Verbund, Vienna

La «Sammlung Verbund» est une collection d’art d’avant-garde viennoise de renom, qui connaît aujourd’hui une évolution foisonnante. Sous l’égide du Verbund, première entreprise énergétique d’Autriche, Gabriele Schor fonde la collection en 2004, en compagnie de Marc Wahler, directeur du palais de Tokyo et Philipp Kaiser, conservateur au Museum of Contemporary Art de Los Angeles. Grâce au mécénat de l’entreprise, qui lui accorde une confiance totale quant à ses choix artistiques, la curatrice parvient à réaliser un nombre important d’acquisitions d’œuvres d’art contemporain. Aujourd’hui, la collection comprend 220 œuvres de 17 artistes, qui s’orientent vers deux directions majeures. Le premier volet est consacré à l’art conceptuel, plus précisément à la question de l’espace, incarnée par une œuvre emblématique: Yellow Fog d’Oliafur Eliasson. La seconde partie de la collection, consacrée à l’avant-garde féministe des années 70 jusqu’à nos jours, a particulièrement attiré notre attention. Aux cotés d’artistes-clés telles que Cindy Sherman ou VALIE EXPORT, la Sammlung Verbund permet de découvrir un florilège d’artistes moins connues mais tout aussi remarquables, parmi lesquelles Birgit Jürgenssen, Francesca Woodman ou Renate Bertlmann, pour n’en citer que quelques unes. Après une première exposition de ses collections au MAK de Vienne en 2007, la Sammlung Verbund a proposé deux expositions majeures consacrées à l’art féministe. La première a eu lieu au Museum of Modern Art à Istanbul, de Septembre 2008 à Janvier 2009: une première confrontation avec des positions jusque là inconnues du paysage artistique turc qui s’est soldée par un succès incontesté. Depuis  le 18 février et jusqu’au 16 mai 2010, la collection présente sa seconde grande exposition aux galeries nationales de Rome. Sous le titre «DONNA, l’avant-garde féministe des années 70», le public est invité à découvrir 200 œuvres de 17 artistes d’une diversité impressionnante.

Dans tous ses choix artistiques, Gabriele Schor obéit à un leitmotiv fondamental: «Tiefe statt Breite», ce qui signifie «Profondeur et non largeur». A la quantité, la curatrice substitue la qualité, s’engageant pour une exploration approfondie des courants artistiques auxquels elle s’intéresse. C’est dans cette perspective que la Sammlung Verbund a effectué un travail important sur les premières œuvres de Cindy Sherman. Influencée par Eleanor Antin, Hannah Wilke ou Adrian Piper, l’artiste investit l’art de la performance, transformant son propre corps en support d’expression de l’œuvre d’art. Dans le film Doll Clothes (1975), mis à l’honneur par Gabriele Schor, Cindy Sherman apparaît comme poupée en papier, empaquetée dans un film plastique, uniquement vêtue d’un slip et de lunettes. Lorsqu’elle se libère de cet étui pour se mettre en quête de vêtements convenables, un choix de différents costumes s’offre à elle. Chacun d’entre eux est préconçu pour s’adapter à des circonstances bien précises: «play», «casual», «school», «outdoor» ou «dress». Mais alors qu’elle endosse une jolie robe d’été et commence à s’admirer dans le miroir, une main surgit - telle une intervention surnaturelle - par-dessus l’écran pour lui dérober sa parure. Elle se retrouve ainsi de nouveau nue, et par là, condamnée à l’anonymat dont elle espérait se soustraire en s’habillant. Figurant la nudité comme image de la dépossession de soi, l’artiste nous propose une réflexion percutante sur le vêtement comme vecteur de singularisation, créateur de subjectivité. La Sammlung Verbund met également à l’honneur les premières séries photographiques de Cindy Sherman, celles des Bus Riders et Murder Mystery People. Avant les célèbres Untitled Film Stills, l’artiste se met en scène en adoptant une multitude d’identités diverses, de l’écolière timide au mendiant errant dans des ruelles sombres, entremêlant sexes et couleurs de peau pour mettre en exergue les différents rôles et clichés qui parsèment le corps social. Ces œuvres, qui visent à instaurer l’identité comme construction, voir comme mascarade, révèlent des similitudes structurelles frappantes avec l’œuvre ultérieure de l’artiste, comme le montrent les nombreuses mises en perspective proposées par Gabriele Schor.

Hannah Wilke, S.O.S Starification Objects Series: An Adult Game of Mastication (Mastication Box) (1974-1975) © Centre Pompidou

Hannah Wilke, S.O.S Starification Objects Series: An Adult Game of Mastication (Mastication Box) (1974-1975) © Centre Pompidou

En partant de ces recherches sur la première Cindy Sherman, la Sammlung Verbund développe rapidement un intérêt croissant pour l’art féministe d’avant-garde et multiplie les acquisitions visant à affirmer le rôle des femmes dans l’art. Des artistes-phares comme Eleanor Antin, Nan Goldin ou encore VALIE EXPORT sont ainsi particulièrement mises à l’honneur. En plus de l’œuvre légendaire Action Paints: Genitalpanic (1969) de VALIE EXPORT, la collection permet notamment de découvrir le cycle photographique des Body Configurations (1972-1976). Dans cette série, VALIE EXPORT explore les relations entre le corps féminin et l’espace, multipliant les poses pour s’adapter à différentes structures spatiales. Elle se plie en angle droit, se dresse contre des colonnes de marbre ou s’allonge contre le bitume, épousant les formes de son environnement pour dessiner un corps parfaitement malléable. L’artiste suggère ainsi que le corps féminin est toujours second, apparaissant comme un ajout, une addition venant se superposer sur du préexistant. Hannah Wilke, artiste-clé du mouvement féministe également présente dans l’accrochage elles@centrepompidou avec l’œuvre S.O.S Starification Objects Series: An Adult Game of Mastication (Mastication Box), joue de même un rôle crucial dans la collection de la Sammlung Verbund. Elle englobe notamment la série Super-T-Art, constituée de 20 photographies. L’artiste apparaît d’abord emmitouflée comme une madone, vêtue d’un seul drap. Puis elle joue sur sa parure, se dévêt, se travestit, se métamorphose, apparaissant dans une multiplicité de poses lascives. Enfin, sur la dernière photographie, elle arbore la posture du Christ sur la croix, les seins nus, les bras tendus vers le ciel. Incisive et provocante, cette représentation lui a valu d’être interdite à l’exposition «Donna: l’avant-garde féministe des années 70» de Rome.

Birgit Jürgenssen, Ich möchte hier raus, 1976, © Estate of Birgit Jürgenssen / VBK, Vienna, 2009 / Sammlung Verbund, Vienna

Birgit Jürgenssen, Ich möchte hier raus, 1976, © Estate of Birgit Jürgenssen / VBK, Vienna, 2009 / Sammlung Verbund, Vienna

En plus de ces œuvres d’artistes majeures du mouvement féministe, la collection cherche à élargir son champ  en mettant l’accent sur des artistes moins connues mais tout aussi importantes. Elle nous permet ainsi de découvrir un grand nombre d’artistes demeurées dans l’ombre des grandes instances artistiques, au talent manifeste. Francesca Woodman, née en 1958 et décédée en 1981 - d’un suicide à 22 ans - est l’une d’entre elles. Elle a laissé derrière elle une œuvre photographique marquée par son caractère réflexif, dont le corps est l’acteur principal. A travers de nombreux jeux sur l’autoportrait, Francesca Woodman tend à distordre la notion d’identité, la rendant fuyante, évanescente, en proie à la dissipation, à l’effacement. Ainsi, dans Untitled, Providence, Rhode Island (1975-1978), elle photographie trois femmes nues, l’une à coté de l’autre, d’apparence identique. Toutes trois tiennent devant leur visage une photographie de l’artiste, dont le portrait est également accroché sur le mur devant lequel elles posent. Nues et sans visages, elles semblent parfaitement désindividualisées, interchangeables à souhait. Seul un détail les distingue, qui n’est pas de l’ordre de l’identité mais du vêtement: l’une d’entre elles porte des bas et des ballerines. Une autre oubliée de l’Histoire de l’art qui retrouve grâce à la Sammlung Verbund toute son importance est Birgit Jürgenssen. Cette artiste viennoise déploie une œuvre riche et polymorphe, épousant une multitude de thèmes et médiums artistiques, laissant éclore une liberté créatrice profonde. Dans l’une de ses œuvres les plus emblématiques, elle apparaît habillée en femme modèle, vêtue d’un tablier à fleurs, écrasant ses mains et son visage contre une vitre. Sur sa surface plane on voit s’imprimer, de l’autre coté, «Ich möchte hier raus» - «Je veux sortir d’ici». Entre injonction déterminée et écriture craquelante, l’artiste exprime ainsi sa volonté de transgresser les carcans de l’image figée de la femme, de s’évader des déterminations qui l’enclavent pour inventer des issues et alternatives concrètes. Parmi les innombrables artistes talentueuses mises à l’honneur par la collection, nous souhaiterions enfin évoquer Renate Bertlmann. L’œuvre de cette artiste explore de façon inventive et poétique les liens entre amour, érotisme et sexualité, désirant éclairer la psyché féminine dans une perspective sociale. Dans la série des «Tender-Poetic», des années 70, Renate Bertlmann recrée des formes corporelles dans des préservatifs en latex, enfantant d’assemblages lascifs et érotiques, aux suggestions à mi-chemin entre le sexuel et l’infantile. L’œuvre Tender Pantomime (Zärtliche Pantomime), de 1976, mérite à cet égard particulièrement d’être évoquée. Coiffée d’un casque recouvert de préservatifs gonflés en forme de bulbes, elle tient devant son visage un masque entièrement constituée de préservatifs, qu’elle superpose ensuite entre ses jambes, comme pour explorer sa sexualité. Le visage de la femme se confond avec son sexe, une image dont elle se détourne effrayée, comme pour se protéger des représentations sociales inéluctablement associées à sa féminité.

Renate Bertlmann, Tender Pantomime, 1976, © Renate Bertlmann / Sammlung Verbund, Vienna

Renate Bertlmann, Tender Pantomime, 1976, © Renate Bertlmann / Sammlung Verbund, Vienna

De Laura Ribero à Suzanne Lacy, en passant par Nil Yalter, Martha Rosler ou Sarah Lucas, le spectre des artistes femmes consacrées par la Sammlung Verbund est d’une richesse éblouissante. L’un des prochains projets de la collection consiste dans la présentation de l’exposition «DONNA» à Paris: une occasion rêvée pour pouvoir découvrir ces créatrices, photographes, plasticiennes, sculptrices et autres  dans une perspective transversale.

Marina Skalova

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