Portrait with Firewood, 2009, tirage numérique noir et blanc, 136 x 136 cm, Courtesy of the artist and MoMA, NY.

Portrait with Firewood, 2009, tirage numérique noir et blanc, 136 x 136 cm, Courtesy of the artist and MoMA, NY.

« Qu’il s’agisse de mon corps ou du corps d’autrui, je n’ai pas d’autre manière de connaître le corps humain qu’en le vivant, ce qui signifie assumer la responsabilité du drame qui coule à travers moi et se confondre avec lui. Je suis donc mon corps, au moins dans toute la mesure où j’ai un acquis et réciproquement mon corps est comme un sujet naturel, comme une esquisse provisoire de mon être total. [1] », ainsi Maurice Merleau-Ponty définissait-il le corps dans la Phénoménologie de l’esprit en 1944. Marina Abramović, l’une des initiatrices du Body-Art, appréhende fondamentalement l’approche, de cet emploi du corps comme moyen de connaissance ou plus particulièrement, les limites du corps comme élément de recherche artistique. C’est en réalisant sa performance Rythme 5 en 1974, qu’elle décide de se concentrer sur les limites de l’endurance physique dans son travail et d’atteindre des états psychiques extrêmes. Au cours de cette performance, elle s’allongeait à l’intérieur d’une étoile en train de prendre feu, n’ayant pas pris en compte le fait que le feu consumerait l’oxygène ; elle avait alors perdu connaissance pendant six heures.  Née en 1946 à Belgrade, dans une famille influencée par la religion et par son engagement au côté des partisans contre les Allemands et leurs alliés pendant la seconde guerre mondiale, elle est fortement marquée, influencée par son éducation et par l’histoire de son pays. En 1997, lors de la Biennale de Venise, elle réalise une performance Balkan Baroque, assise au sol, entourée de 1500 os de bœufs enrobés de chairs qu’elle nettoie en fredonnant des chants populaires. En 1976, elle s’installe à Amsterdam avec l’artiste-perfomer Frank Uwe Laysiepen, dit Ulay, avec qui elle vivra une relation fusionnelle tant sur le plan privé qu’artistique. C’est  avec lui, qu’elle réalisera ses expériences les plus troublantes. Dans Rest Energy (1980) (photographie actuellement exposée dans « Emporte moi/ Sweep me off my feet » au MAC/VAL, 7 mai-19 septembre 2010), Marina Abramović garde pendant plusieurs minutes un arc tendu tandis qu’Ulay retient de sa main la flèche pointée sur le cœur de sa partenaire.

Marina Abramović, Art must be Beautifil, Artist must be Beautiful, 1975, Filmstill, Charlottenbourg Art Festival, Copenhague. Courtesy galerie Serge Le Borgne, Paris.

Marina Abramović, Art must be Beautifil, Artist must be Beautiful, 1975, Filmstill, Charlottenbourg Art Festival, Copenhague. Courtesy galerie Serge Le Borgne, Paris.

Art must be Beautiful, Artist must be Beautiful, est le titre de la première vidéo de Marina Abramović, que l’on rencontre dans les salles d’elles@centrepompidou. Réalisée en 1975, on y voit l’artiste tenant un peigne dans sa main gauche, une brosse dans sa main droite. Alternant l’un l’autre, elle se coiffe machinalement, frénétiquement, ses gestes atteignent parfois une extrême violence et elle répète inlassablement « Art must be beautiful, Artiste must be beautiful » (« Il faut que l’art soit beau, il faut que l’artiste soit belle ») jusqu’à la destruction de ses cheveux et de son propre visage. L’artiste s’arrête après 45 minutes de performance durant lesquelles elle s’est défigurée petit à petit. Cette performance véhicule l’essence même de la conception artistique de Marina Abramović : le rejet d’un art replié sur lui-même et qui veut plaire. La même année, elle proclamait « L’Art sans éthique est de la cosmétique[2] ». Dans cette pièce, comme dans The Pin Up Dance, le glamour s’allie au mystique et à l’ironie selon James Westcott[3]. Deux performances dans lesquelles Marina Abramović aborde les exigences de beauté impossible que l’on s’impose volontairement, rappelant ainsi des œuvres réalisées au même moment par d’autres artistes femmes comme Orlan, ou comme celles moins engagées d’Annette Messager dans Les tortures volontaires (1974), collage rassemblant toutes les pratiques (épilation, masque…), auxquelles les femmes s’astreignent. Ces mises en scène tournent en dérision le mythe de la beauté et l’attachement tenace à cette imposture consciente.

Marina Abramović, Freeing the Body, 1975, Filmstill, Künstlerhaus Bethanien, Berlin. Courtesy galerie Serge Le Borgne, Paris.

Marina Abramović, Freeing the Body, 1975, Filmstill, Künstlerhaus Bethanien, Berlin. Courtesy galerie Serge Le Borgne, Paris.

Dans elles@centrepompidou, la salle « Corps Slogan » est consacrée à ces artistes femmes qui ont pris le corps comme médium et sujet de réflexion. On y trouve une autre vidéo de Marina Abramović, Feeing the body (1975) qui s’insère dans une série de trois performances avec Feeing the voice et Feeing the memory, trois expériences autour de la voix, de la mémoire et du corps afin d’arriver à un état de vide absolu. Dans Feeing the body, Marina Abramović s’est recouvert la tête d’un foulard noir et danse nue, au rythme d’un tambour. Cette danse frénétique rappelle les danses rituelles au cours desquelles  les rythmes entêtants provoquent des comportements de transe. Dans ces trois pièces, le but de l’artiste est d’atteindre les limites de son corps, que ce soit l’extinction de voix dans Feeing the voice ou l’épuisement total dans Feeing the body où l’on voit l’artiste s’écrouler de fatigue au bout de huit heures de performance.

Depuis le mois de mai 2010, l’exposition elles@centrepompidou a été réactualisée par un nouvel accrochage consacrant une  pièce entière à une œuvre imposante  de Marina Abramović : Boat Empting, Stream Entering. En 1988, Marina Abramović et Ulay se séparent, pour mettre fin à leur union artistique et amoureuse, ils décident de faire une ultime performance The Great Wall Walk. Ils marchent sur la Grande Muraille de Chine dans des directions opposées,  et finissent par se retrouver pour se dire adieu. La marche durera 90 jours. Dans Marina Abramović, Sur la voie[4], Bernard Marcadé s’interroge, « La question pour Marina devient : comment transformer cette expérience solitaire en expérience artistique pour les autres ? Boat Emptying, Stream Entering : telle sera sa réponse. Le bateau quitté, allégé de ses marchandises superflues, il s’agit maintenant pour Marina de donner forme et sens au courant de cette énergie esthétique et spirituelle dans lequel elle s’est trouvée lors de sa marche. » Pour créer cette pièce Marina Abramovic s’est réfèrée à la mythologie chinoise, selon laquelle la Grande Muraille de Chine représenterait un dragon. Elle a également tiré son inspiration dans les légendes ancestrales de la Muraille, légendes autour de différents dragons : verts, noirs, blancs et rouges. Ainsi, dit-elle « Je vis un rapport direct entre la légende de la Muraille, la consistance des minéraux et des métaux contenus dans le sol et mon état d’esprit. Pour transmettre cette expérience au public, je décidai de construire des objets « transitoires » avec du cuivre et du quartz, minéraux qui m’affectaient le plus. Le public est prié de faire usage de ces objets en tant que contact énergétique.[5] » Cette pièce permet d’aborder un élément fondamental dans le travail de Marina Abramović : le public, à qui elle réserve une place primordiale dans sa démarche. Très souvent sollicité, il devient acteur lors de ses performances, notamment dans Rythme 0 (1974) où l’artiste devenait objet au profit du public qui pouvait laisser libre cours à son imagination pendant six heures. Si pour Marcel Duchamp « C’est le regardeur qui fait le tableau », Marina Abramović pousse l’analogie dans la performance « (…) je pense vraiment que d’un point de vue pratique, il n’y a pas de performance sans spectateur. La performance est faite pour le public et le public complète l’œuvre. » La participation du public doit se faire dans une temporalité où l’instant présent prime, dans le hic et nunc. Ainsi dans Boat Emptying, Stream Entering il est invité à appréhender les matériaux que Marina Abramović a rencontrés durant sa marche solitaire, en se tenant aux indications de l’artiste. Pour « Dragon vert » le spectateur doit s’allonger le regard en l’air, la tête posée sur un oreiller de quartz.

Le public est également un élément central dans la toute dernière exposition « Marina Abramović : The artist is present » au Moma de New York. Pour cette première rétrospective, Marina Abramovic a créé la performance la plus longue depuis le début de sa carrière. Si d’ordinaire un ou une artiste fait sa performance le soir du vernissage d’une exposition, le carton d’invitation indiquant alors « The artist will be present for the opening », Marina Abramović prend le contre-pied de ce cérémonial établi et décide d’ « être présente » durant toute la durée de l’exposition. Au total elle aura passé 700 heures dans l’atrium du musée, parée d’une lourde robe rouge, noire ou blanche appuyant la dramaturgie du spectacle. Assise à une table, le spectateur est invité à s’asseoir en face d’elle, à « compléter » cette performance. Pour la première fois, des artistes, préalablement formés par l’artiste, ont réactivé ses performances. L’occasion de re-appréhender ces œuvres qui ont marqué l’histoire du Body Art, en dehors de la froideur de photographies ou vidéos et d’ouvrir la réflexion sur la réactualisation d’une pratique éphémère, marquée par la personnalité de l’artiste.

Si Marina Abramović a pris le rôle de professeur pour entraîner ces performers à faire revivre ses pièces, c’est un rôle qu’elle compte poursuivre. En 2012, en partenariat avec son galeriste parisien Serge Leborgne, elle ouvrira l’Institut des Arts de la Performance - Fondation Abramović, dans un ancien théâtre d’Hudson, près de New York. Pour Hans Ulrich Obrist, Marina Abramović « n’est pas juste dans la transmission comme Beuys, mais dans une réciprocité. Elle fonctionne sur l’échange, selon un système très ouvert. Elle prend en compte le devenir de cette pratique. [6] » A 64 ans, Marina Abramović n’en a pas fini d’approfondir sa réflexion sur la performance et  de repousser ses limites.

Claire Bickert

Pour en savoir plus:

Galerie Serge Le Borgne, Paris: http://www.sergeleborgne.com/artiste.php?id=19&id_pic=317

MoMA, New York: http://www.moma.org/visit/calendar/exhibitions/965


[1] Cité dans  Journées interdisciplinaires sur l’art corporel et performances, Centre national d’art et de culture Georges Pompidou-Musée national d’art moderne- Paris, du 15 au 18 février 1979, organisées par le Centre d’art et de communication de Buenos Aires, p.2.

[2] Festival d’art contemporain, Copenhague,1975.

[3] Permanent Performances : Marina Abramović, Recent Photo Work, Galerie Guy Bärtschi, 2005.

[4] Bernard Marcadé in Marina Abramović Sur la voie, Editions du Centre Pompidou, Paris, 1990, p.90

[5] Op.Cit, p.97.

[6] Cité dans « Marina Abramović, artiste », Jounal des Arts- n°299 - 20 mars 2009.

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