En attente de fixation, les personnages de Valérie Jouve sondent notre regard. L’attente plane au dessus des personnages qu’elle nous campe, souvent bordés par la ville, « en attente » sans doute d’une action qu’ils sont sur le point d’ébaucher. L’exposition présentée  au Centre Pompidou à partir de ce mercredi 23 juin 2010 nous éloigne des banlieues périurbaines françaises en nous immergeant dans des strates temporelles en suspension, envolées poétiques qui prennent « racine ailleurs », dans les territoires autonomes palestiniens, condamnés eux  aussi à l’attente. C’est donc sous le signe d’une attente lourde de sens que s’organise cette première exposition personnelle consacrée à l’artiste, par une grande institution. S’achemine petit à petit un travail sur la ville et son interaction avec la population du monde arabe. Si Valérie Jouve n’éprouve pas le besoin d’avoir recours à la justification du politique, c’est qu’elle invoque et convoque le réel par le langage même des images. Toutefois, un transfert entre potentialités réalistes et  fiction débouche sur un territoire conflictuel de l’image. Les photographies de Valérie Jouve modulent des variations scéniques autour de ce conflit; le primat documentaire qui s’impose d’abord, s’efface petit à petit lorsque l’on découvre que les poses des personnages sont mesurées, circonscrites au moment de la capture photographique par l’objectif.

Valérie Jouve, Sans titre, 1994, épreuve chromogène, 121 x 169,5 cm, Jean-Claude Planchet, Coll. Centre Pompidou

Valérie Jouve, Sans titre, 1994, épreuve chromogène, 121 x 169,5 cm, Jean-Claude Planchet, Coll. Centre Pompidou

Depuis le début des années 90, la photographe parcourt les terrains vagues périurbains, à la recherche du « temps perdu », ce temps suspendu qui échappe à toute rationalité. La présence humaine dans la ville deviendra pour elle une nécessité. S’en suivent des séries de HLM dont les façades sont captées frontalement, répétant de façon tautologique leur propre structure, étroitement cadrés de façon à n’imposer que leur présence assommante. La photographie de 1994 reprend le schéma d’une grille moderniste, à la lisière de l’abstraction, rappelant furtivement les compositions du photographe Andreas Gursky, un des principaux tenants du réalisme photographique empunt des théories de l’école de Düsseldorf. Les Hommes sont évoqués à travers la superposition de « cellules » uniformes, rappelant que souvent la solitude trouve son foyer au sein de la multitude.

Des catégories non systématiques

Valérie Jouve, Snas titre n°3, 1994, épreuve chromogène, 100 x 130 cm, Jean-Claude Planchet, Coll. Centre Pompidou

Valérie Jouve, Sans titre n°3, 1994, épreuve chromogène, 100 x 130 cm, Jean-Claude Planchet, Coll. Centre Pompidou

Les portraits photographiques de Valérie Jouve échappent à toute catégorisation hâtive, même si l’artiste appuie son travail sur des dénominations précises, exploitant différentes variables dans les titres mêmes de ses œuvres :« Figures »/ « Personnages »/ Situation ». Autant de récits amorcés ne débouchant sur rien d’autre que le temps photographique : ce « temps mort ». On se souvient alors du rapprochement pétrifiant qu’avait établi Roland Barthes dans La Chambre Claire, au sujet de la photographie comme expérience de la mort : « La photographie représente ce moment (…) où je ne suis ni un sujet ni un objet, mais plutôt un sujet qui se sent devenir objet : je vis alors une micro expérience de la mort : je deviens vraiment spectre. » Les regards se perdent ici aussi vers un « ailleurs », un hors champ dont on ne devinera jamais la nature exacte. Le cliché Sans titre n°3 donne à voir une femme perdue dans ses pensées, ou tout du moins occupée à détourner son regard de l’objectif photographique. Les compositions de Jouve retravaillées au montage effeuillent des « possibles » de la réalité. Souvent ses clichés esquissent un « espace » trouble, volontairement indéterminé, en témoignent les récurrents « sans titre »,  auxquels elle adjoint parfois des « sous-titres » comme s’il s’agissait d’une langue étrangère. Les catégories qu’elle attribue à ses photographies s’adressent tour à tour à la ville, ses habitants et leur ancrage corporel, leur manière d’être dans l’espace urbain. À la ville par exemple, elle concilie des séries qui reviennent sans cesse, comme des ritournelles : « Les façades », « les paysages », « la rue », « les architectures », « les vitrines ». Les habitants sont quant à eux rassemblés par des catégories comme « personnages », « figures », « passants » : « les passants portent le rythme d’une ville, alors que les personnages fixes posent des choses, touchent du doigt, participent, car on a besoin de ces deux types de présences ». Les corps « urbains » sont habités par l’espace qu’ils parcourent, ils deviennent parfois machinaux tant la répétition des gestes du quotidien les « façonnent », comme l’illustrent les photographies réunies sous les titres « Situations », « parcours », « sorties de bureau », « fumeurs ». La série des « Sorties de bureau » a été inspirée par l’artiste à partir de la mécanique des corps de fonctionnaires opérant un déplacement entre l’espace intérieur et l’espace public.

Points de fuite

Valérie Jouve, Sans titre n°16, Les auteurs, épreuve chromogène, 80 x 100 cm, Jean-Claude Planchet, Coll. Centre Pompidou

Valérie Jouve, Sans titre n°16, Les auteurs, épreuve chromogène, 80 x 100 cm, Jean-Claude Planchet, Coll. Centre Pompidou

Bien souvent le regard est ailleurs, fuyant l’objectif pour refuser la décapitation qu’il engendre. Alors que chez le photographe Eugène Atget se dégageait une sensation d’ « après », d’inquiétante étrangeté relative à des lieux de crime dont l’assassin viendrait tout juste de s’enfuir, chez Valérie Jouve, les personnages semblent suggérer un dernier soupir, une dernière pause ou « pose » avant la « micro expérience de la mort » dont parle Roland Barthes. Comme Atget, Valérie Jouve apporte les preuves d’une  révocation de la « vérité » de la réalité, en y démasquant sa séduction racoleuse, trop facile. Le « point de fuite », ce point imaginaire, conceptuel, destiné à frayer un chemin perspectif du regard au sein de la composition, devient un prétexte pour déstabiliser les balises du réel documentaire et se frayer un sentier vers une fuite fictionnelle potentielle. Parfois le visage même, foyer de l’humanisation est absent chez Valérie Jouve. Les personnages « vus » de dos se résument à des silhouettes dont le regard nous est ôté. La série des « auteurs » et plus particulièrement la photographie Sans titre n°16 datant de 1994, élabore un dispositif étrange, dans lequel les regards semblent tous rivés sur le téléviseur, véritable métaphore de l’écran de projection fictionnel à travers lequel nous n’apercevons pourtant qu’une pâle copie de l’humain, le reflet impalpable du téléspectateur qui lui fait face.

Inventer la ville : les archipels réinventés

Valérie Jouve, Sans titre n°6, 1994, épreuve chromogène, 100 x 130 cm, Philippe Migeat, Coll. Centre Pompidou

Valérie Jouve, Sans titre n°6, 1994, épreuve chromogène, 100 x 130 cm, Philippe Migeat, Coll. Centre Pompidou

Pour Valérie Jouve, la réalité artistique ne concorde pas nécessairement avec la réalité. C’est ce qui fait toute la subtilité de ses photographies, retravaillées comme pour pointer les différents niveaux de réalité dont il s’agit de déceler les divergences sous-jacentes : « La photographie me permet d’échapper à un discours rationalisant sur la ville », affirme t’elle. Son traitement plastique porte les stigmates du regard de l’ethnologue, discipline qui ne lui est pas étrangère puisqu’elle a suivi une formation d’ethnologie avant de se consacrer à la photographie. On serait tenté d’aborder ses compositions comme des « portraits », tant l’humain est corseté, grandeur nature, au sein d’un lieu neutre qui semble s’effacer derrière ses pas. L’association de ces lieux neutres aux êtres vivants amorce un rythme dialectique entre le personnage et le fond. Le plan américain est largement exploité par la photographe qui puise en lui un rapport du personnage au sol différent. Le personnage n’est pas « enraciné » il devient autonome du lieu dont il émerge. S’il ne s’agit pas à proprement parler de « portraits », il ne s’agit pas non plus de « paysages » mais d’une image en mouvement embrassant ces deux formes sur son passage. L’importance primordiale du « rythme » feutré de ces images est vivement revendiqué par l’artiste : « Ce besoin de rythme, confie t’elle, me permet aussi d’éloigner l’image photographique de sa caractéristique essentielle, à savoir la description du sujet. Cela me permet de dévier, même si la photo est un outil qui renvoie une trace de la réalité ». Entre dérives et déviations, le regard, comme l’individu, échappe aux strates temporelles d’une réalité trop rigide, l’idée de « montage » de l’image traduit la volonté de rendre compte de perceptions diverses de l’espace à travers des temporalités hétérogènes.

Par ses « compositions », Jouve trace des chemins de traverse de l’humain dans le tissu urbain, champ de fouilles qui ne tranche jamais entre l’Homme ou la « ville », nom commun auquel on ajouterait volontiers une majuscule tant il est emblématique du travail photographique de l’artiste.

Pour en savoir plus :

http://www.centrepompidou.fr/Pompidou/Manifs.nsf/AllExpositions/FC5971F89B9E7D26C12576B90052E983?OpenDocument&sessionM=2.2.2&L=1&form=Actualite

Milena Paez


« Multitude, solitude, termes égaux et convertibles » (…) « Qui ne sait pas peupler sa solitude, ne sait pas non plus être seul dans une foule affairée », Charles Baudelaire, Petits poèmes en prose, « Les Foules », 1862.

Roland Barthes, La Chambre claire, Éditions de l’Étoile, Gallimard, Seuil, 1980, p. 30.

Entretien avec Cécile Bourne-Farrell, French Connection, 88 artistes contemporains, 88 critiques d’art, Black Jack éditions, Montreuil, 2008, p. 398.

Walter Benjamin, 1931, Petite histoire de la photographie : « Ce n’est pas en vain que l’on a comparé les clichés d’Atget au lieu du crime. Mais chaque recoin de nos villes n’est-il pas le lieu d’un crime ? Chacun des passants n’est-il pas un criminel ? »

Fabrique de l’image : exposition Rome, Villa Médicis, 3 juin-31 juillet 2004, Guillaume Le Gall, Éd. Actes Sud, 2004, p. 128.

2 commentaires

  1. Clara dit :

    Excellent. Article très intéressant.

  2. ravelli dit :

    Thank you,

    Gildas. Ravelli
    Chief Photographer Videographer
    R2S Production (regards2souris)
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    http://www.slide.com/r/ZX9-x4BD5D8QR7oRVdnWSfXHD4X3HMyz
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