Marie-Claire Valène, co-fondatrice de l'association Camille

Marie-Claire Valène, co-fondatrice de l'association Camille

La véritable force de l’association Camille est sa politique d’acquisition. Elle a su réunir un comité de professionnels : critiques, historiens d’art, conservateurs et journalistes spécialisés, qui changent à chaque session d’achats, permettant une multiplicité d’approches et de regards sur la création. L’association organise des expositions et prête ses œuvres dans des institutions du monde entier (Tate Gallery, Musée de Montréal, etc.). Certaines œuvres - Cavalier blanc (1972) d’Aurélie Nemours, Sans titre, 1970, de Gina Pane - empruntées par le Musée national d’art moderne, ont été présentées en 2004 et 2005 lors d’expositions monographiques que le Centre Pompidou leur a consacrées.

La donation est pour le Mnam, l’occasion de faire entrer dans ses collections des artistes engagées, comme Françoise Janicot, qui s’est emparée de tous les médiums, peinture, photographie, puis performance et vidéo. Réalisée en 1972, L’Encoconnage, l’une des œuvres la plus importante de sa production, se veut un geste féministe où la parole est réservée aux hommes, le discours des femmes ne pouvant être que second, voire secondaire. La donation permet également de compléter des fonds existant. Ainsi  Le Cavalier blanc, 1972, d’Aurélie Nemours, œuvre abstraite majeure du XXe siècle, viendra enrichir par une peinture, l’important don de l’artiste en 2003. Sans titre, 1970 de Gina Pane, principale représentante de l’art corporel en France, complète un ensemble conséquent d’œuvres-performances de cette période, où chaque geste accompli avec une dimension rituelle, est liée à la dimension douloureuse du corps. Avec L’Ange de Piero Della Francesca (1980) de Léa Lublin, plasticienne d’abord connue pour ses installations, ses happenings ou ses vidéos, la collection s’enrichira d’un tableau revisitant une œuvre légendaire avec un regard féministe contemporain. La donation permettra d’acquérir des œuvres d’artistes contemporaines importantes mais peu représentées dans les collections comme Rebecca Horn (Uneven conservation, 1985), Tania Mouraud (Ah ! Paris, 1983) ou Marie Orensanz (Tension, 1985).

Françoise Janicot, L'encoconnage, 1972, tirage photo contre collé sur bois, Coll. Centre Pompidou, donation Camille

Françoise Janicot, L'encoconnage, 1972, tirage photo contre collé sur bois, Coll. Centre Pompidou, donation Camille

A cette occasion, nous avons voulu rencontrer Marie-Claire Valène, présidente de l’association Camille, afin qu’elle nous explique l’envergure de cette donation.

 Comment est né le projet de l’Association Camille ?

 Au départ, c’était une idée de Michèle Coquillat. C’était une brillante agrégée, ardente féministe, conseillère d’Yvette Roudy. À ce moment là, elle était plus particulièrement chargée de toutes les questions qui touchaient à l’expression artistique. Elle s’est très vite aperçue en travaillant au sein du ministère, après de longues années de formation en lettres, philosophie, écriture et théâtre, du peu de reconnaissance attribué aux femmes artistes. Elle a eu l’idée de constituer une collection d’œuvres de plasticiennes qui pourrait être diffusée très largement et prêtée, sans préoccupation commerciale ; ce qui permettrait de faire connaître au maximum les œuvres des artistes femmes de l’époque. Elle a convaincu Yvette Roudy, ministre du Droit des Femmes à l’époque, qui lui a obtenu un financement. Le ministère de la Culture s’y est aussi intéressé et nous avons tout de suite obtenu des subventions privées.

 Le projet a-t’il évolué depuis la création de la Collection en 1985 ?

 Nous avons continué à œuvrer de cette manière. Cependant, il y a eu des évolutions. Michelle Coquillat est décédée très vite, en 1999. À ce moment j’étais l’une de ses amies et j’ai été élue présidente de l’Association. J’ai été une des fondatrices de l’Association Camille, au départ j’étais la  trésorière.

 Comment définiriez-vous votre action ?

 La finalité de l’Association était d’acheter une toile par artiste, de façon à ouvrir l’éventail pour offrir aux gens qui verraient la collection, différents aspects de la création des plasticiennes.

 Pouvez- vous nous éclairer sur votre statut : association, fondation, collection ?

 Il s’agit d’une association régie par la loi 1901.

Louise Nevelson, Sky Gate, 1973, bois peint, 106 x 65,5 x 13,5 cm, Coll. Centre Pompidou, donation Camille

Louise Nevelson, Sky Gate, 1973, bois peint, 106 x 65,5 x 13,5 cm, Coll. Centre Pompidou, donation Camille

 Comment s’opère la sélection des œuvres ? Y a-t-il un comité d’acquisition, des critères établis ?

 Nous nous sommes toujours donnés comme règle de ne pas « choisir nous-mêmes ». Nous sommes restés des amateurs d’art, sans jamais imposer nos goûts personnels, car nous n’étions pas aptes à donner une « juste place » à des plasticiennes. Les histoires de goûts personnels pouvaient nous égarer. Nous avons réuni, lors de sessions d’achat, des gens, qui étaient des professionnels des arts (directeurs de galeries, journalistes, théoriciens d’art, critiques). Ces derniers nous indiquaient les plasticiennes qui les intéressaient, en fonction du budget dont nous disposions. Nous achetions les yeux fermés. Cela a donné à la collection la particularité d’être représentative de près de vingt ans de création.

 À qui vous adressez- vous pour acquérir une pièce, aux artistes directement ou passez-vous par des galeries ?

 Nous achetons directement aux artistes. Les galeries nous invitaient aux expositions, mais jamais nous ne sommes passés directement pas elles. Le jury se chargeait de détecter les œuvres.

 Quels ont été vos principaux partenaires et soutiens ?

Tania Mouraud, Ah! Paris, 1983, série de 100 photos 13 x 18 cm, Coll. Centre Pompidou, donation Camille.

Tania Mouraud, Ah! Paris, 1983, série de 100 photos 13 x 18 cm, Coll. Centre Pompidou, donation Camille.

 De grands mécènes privés comme la Banque Hervet, le Ministère de la Culture et des Droits des Femmes. Mais le Ministère des Droits des Femmes a disparu, donc nous avons perdu ce soutien. Au fur et à mesure, l’argent est devenu de plus en plus difficile à trouver. C’est en grande partie pour cela que nous ne pouvons plus guère fonctionner et continuer notre politique. D’où la donation de l’intégralité de la collection Camille au Centre Pompidou, à l’exception de deux sculptures. De plus, nous n’avions aucun lieu de stockage, ce qui nous a posé beaucoup de problèmes. Pendant longtemps, comme j’étais directrice de théâtre, je plaçais la collection dans les ateliers de décors (souvent dans les caves). Quand je n’ai plus eu de théâtre, il a bien fallu trouver un lieu. Michelle Coquillat parvint à intéresser le musée d’Epinal qui disposait de « dépendances », ce qui nous a permis d’y stocker la collection. Pour eux, c’était très intéressant, cela leur permettait en même temps d’organiser des expositions dans leur musée, de faire vivre la collection. Les œuvres nous posaient souvent des problèmes de contingences matérielles, nous avions acquis des œuvres monumentales qu’on ne savait pas où conserver.  Par exemple, les Lames de Claude de Soria (en dépôt au musée de Calais) et  L’Estacade de Martine Dubilé qui mesure plus de deux mètres de haut ! Pour ces œuvres, nous nous sommes adressés aux musées de Calais et de Montrouge, qui avaient des lieux où on pouvait exposer des sculptures à l’extérieur, dans des galeries attenantes au musée. Tout le reste de la collection est destiné à Pompidou.

 Quelles relations entretenaient vous avec les artistes de la collection ? Soutenez-vous leurs projets personnels ?

 Non, car nous nous ne faisons pas la promotion de toute l’œuvre d’une artiste. Nous avons cherché à faire « connaître » ces plasticiennes et à donner un panorama de la création. Mais chaque fois que les artistes font une exposition, nous tâchons de nous y rendre. 

Gina Pane, Sans titre, 1970, 200 x 170 x 100 cm, Coll. Centre Pompidou, donation Camille

Gina Pane, Sans titre, 1970, 200 x 170 x 100 cm, Coll. Centre Pompidou, donation Camille

 Beaucoup des artistes présentes dans votre collection sont exposées dans « elles@ centrepompidou », considérez-vous cette exposition comme un geste symbolique ? Quelle est la portée de ce genre d’exposition selon vous, et notamment en France ?

 C’est la première exposition de cette importance. C’est un événement historique ! Les commissaires de l’exposition ont eu cette formidable idée de faire un accrochage « mouvant », qui change régulièrement. On peut aller voir cette exposition tous les six mois, c’est merveilleux ! Cela s’est fait au bon moment, un peu tard évidemment. En 1985, ces femmes étaient invisibles. Michelle Coquillat a écrit quelque chose de tout à fait poignant à ce sujet : « Sait-on que sur cent artistes qui œuvrent il y a quarante-sept femmes ? Que sur cent plasticiens notoires, il n’y a que quatre femmes ? Peu de gens s’en indignent encore, trouvant cela, au fond très normal. L’histoire, du reste, leur donne raison, elle est jonchée de noms masculins. » Elle était très féministe, mais à l’époque il fallait être militant pour mener à bien son idée, c’était le cas de Michelle Coquillat.

 Qu’apporte l’articulation du prêt de ces œuvres dans l’accrochage « elles » ?

 J’ai trouvé cela très positif pour l’association, j’étais ravie de voir nos toiles là-bas, c’est très bien pour les artistes qui ont été choisies. Le Centre Pompidou a permis une avancée formidable avec l’exposition « elles ». J’ai toujours été ravie de contribuer à des accrochages d’exposition via le prêt d’œuvres de l’association et particulièrement ravie des échanges foisonnants avec le Centre ¨Pompidou.

 Vous allez donc donner l’ensemble des œuvres de la collection au Centre Pompidou, pouvez-vous nous apportez une explication sur ce geste fort ?

 C’est tout ce que l’on pouvait espérer pour la collection. Le Centre Pompidou a des activités qui sont finalement très proches des nôtres. Le Centre Pompidou prête ses toiles, fait des expositions dans différents endroits, il fait vivre la collection. Nous sortons du désespoir dans lequel nous étions plongés quand la collection sommeillait dans mes théâtres ou bien à Epinal. Elle ne vivait pas à ce moment. La collection ne vit que lorsqu’elle est « prêtée », quand elle est exposée. Le Centre Pompidou est la meilleure façon de la faire vivre, et c’est ce que nous avons cherché à faire depuis 1985.

 L’accrochage « elles@centrepompidou » a été l’élément déclencheur ou ce projet était déjà en marche avant ?

 C’est en voyant l’exposition que l’on a décidé de donner la collection au Centre Pompidou. À Beaubourg, la collection va pouvoir vivre, beaucoup plus qu’à l’heure actuelle. Nous ne pouvons plus continuer, nous n’avons presque plus d’argent et avec ce  qu’il reste, nous allons créer une mission de recherche pour une chercheuse au Centre Pompidou. La mission « Michèle Coquillat » sera élaborée en l’honneur de la fondatrice de l’Association Camille. 

Vous regrettez la disparition de l’Association ?

 Non, c’est le bon moment, toute chose a une fin. Les conditions ne sont plus les mêmes, les femmes s’en sortent mieux maintenant. Nous ne sommes plus dans cette phase de combat, que nous avons connue sur le plan du féminisme, à tous les niveaux, le planning familial, les lois sur l’avortement…tout celà, nous l’avons vécu au même moment. Ça a été une grande évolution de la condition des femmes à l’époque, maintenant c’est déjà mieux et quand une institution comme Pompidou reprend le flambeau sur le plan artistique, nous n’avons plus de raison d’être.

 

 Entretien réalisé, le mardi 15 juin par Claire Bickert et Milena Paez.

 

 

 

Un commentaire

  1. christol dit :

    bravo et toutes mes félicitations, heureuse d’avoir trouvé par hasard ton blog.
    Gabrielle

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