Le Passage de Retz présente depuis le 6 juillet dernier l’exposition Bodyguard, « Une collection privée de bijoux d’artistes ». L’exposition rassemble un nombre considérable de bijoux confectionnés par les plus grands maîtres du XXe et du XXIe siècles. Les artistes femmes bénéficient d’une large place au sein de ce recensement d’œuvres miniatures : l’accrochage nous donne l’occasion de parcourir des univers hétéroclites, parfois intimistes ou fantaisistes, décalés, branchés ou au contraire sobres et dépouillés ; des broches « araignées » de  Louise Bourgeois,  aux figurines multicolores de Niki de Saint Phalle, Serpent, The Key, à la bague en bandeau avec inscription typographique, marque de fabrique de Jenny Holzer, ces bijoux nous en mettent plein la vue. D’autres objets miniatures d’artistes emblématiques jalonnent l’accrochage : Yoko Ono, Louise Nevelson, Kiki Smith, Dorothea Tanning.  Petits fétiches ou parures à plumes, ces objets miniaturisés constituent des doublons d’œuvres qui ont marqué pour toujours la « pâte » de ces artistes mondialement connus (la « fente » des concetti spaziale de Lucio Fontana, devenue ici bague en forme d’œuf fendu). Parfois les matériaux sont inhabituels (comme la mini compression de César  réalisée avec des capsules de bouteilles), pauvres, ou au contraire extrêmement précieux (émail, argent, or, perles précieuses). Entre « apparat » et « humour », le regard se perd volontiers dans un trouble amusement complice, au cours duquel nous sommes tentés de jouer au détective pour restituer le bijou à son créateur.

 

Weaving as a metaphor :

Sheila Hicks, Design Textile, Knoll Vidal Red, laine et broderie à la main, 1964-1965, Coll. Centre Pompidou

Sheila Hicks, Design Textile, Knoll Vidal Red, laine et broderie à la main, 1964-1965, Coll. Centre Pompidou

 Sheila Hicks, elle, enserre ces trésors méconnus par des entrelacs de fils, amassés sur d’énormes tubes qu’elle appelle des « cordes ». Sculptures tissées et architecture du lieu s’intriquent intimement pour proposer au spectateur une marche parsemée d’embuches et de nœuds. Une cascade filamenteuse de tubes multicolores s’étalant au seuil de nos pieds, nous amène à sonder l’étage supérieur, comme si nous étions happés de fils de la tête aux pieds. L’escalier en colimaçon, ajouré, nous donne alors la sensation d’avoir pénétré la trame du tissu, de l’étoffe. À l’étage, se sont de petites miniatures rappelant souvent des lieux (Atacama, dont la chaleur de la laine du gant noir rappelle l’aridité étouffante du désert) ou des sculptures de laine fantomatiques Ghost, tout juste « impénétrables ». Ces miniatures sont aussi appelées par l’artiste, « expressions personnelles », « recherches privées » ou encore « randonnées ». Les hommages rendus à la peinture sont évidents, on reconnait dans les « Fenêtres » de Sheila Hicks (1962-73), les compositions aux couleurs vives, décoratives, quasi abstraites d’Henri Matisse. Parfois des tissages sont partiellement incrustés, de lambeaux de lettre de rupture par exemple, ou encore de fragments d’ardoise rappelant l’enfance. Plus qu’une démarche artistique intriquant sculpture et architecture, ces spaghettis tubulaires négocient leur propre définition de l’espace. La grandiloquence de l’installation pensée par rapport à l’espace d’exposition et l’extrême modestie des miniatures affichées comme des feuillets détachés de livre, contrastent : « Cela m’a permis de construire des ponts entre art, design, architecture et arts décoratifs » confie t’elle à Monique Lévi-Strauss. Plus que des « ponts » ses œuvres tissent des liens entre signifiés et signifiants, tissu et image intrinsèquement liés, « Weaving as metaphor », le tissage étant abordé comme « métaphore »[1]par l’artiste : « Dans chaque travail, je veux arriver à un système, une construction, une image qui soient tellement forts qu’ils puissent résister aux interventions insensibles et involontaires »[2].

 

Toutes voiles dehors : entre rétention et suspension

Sheila Hicks, Knoll Vidal green, laine et broderie à la main, 1964-1965, Coll. Centre Pompidou

Sheila Hicks, Knoll Vidal green, laine et broderie à la main, 1964-1965, Coll. Centre Pompidou

 Les masses textiles de Sheila Hicks (qu’il s’agisse de lianes, cordes) suivent les lois de la gravitation. Elles tombent et s’inclinent naturellement dans l’espace. Étudiante au « Departement of design » de l’Université de Yale, l’artiste, n’a jamais délaissé la question de l’espace. Son maître est alors Josef Albers, un des principaux représentants du Bauhaus, émigré aux Etats-Unis. Ce dernier se montrait fort exigent envers ses élèves, il demandait d’examiner attentivement les matériaux dont ils se servaient pour leurs constructions, d’en analyser les propriétés, de ne rien gaspiller, de travailler, si possible, les mains nues, sans l’intermédiaire d’un outil. De là, l’artiste acquerra une technique « constructiviste » pour inclure des dessins et couleurs différentes dans ses tissages. En 1955, le Docteur George Kubler, alors professeur d’Histoire de l’art hispano-américain éveille son intérêt pour les tissus précolombiens. Plus tard, sous les conseils d’Anni Albers, femme de Josef Albers, tisserande, et de Junius Bird, l’artiste se décide à consacrer un mémoire aux tissus pré-incaïques. Entre 1957 (année au cours de laquelle Sheila Hicks obtient la bourse Fullbright, séjourne au Chili) et 1961, époque féconde des « Hiéroglyphes » méxicains, l’artiste s’empare de tout ce qui la meut : châles à franges indigènes, « rebozos », folklore local. La technique « Ikat » retient particulièrement son attention ; les fils de chaîne sont tendus sur 30 à 50 mètres, enveloppés partiellement et enroulés en écheveau pour être teints. De cette technique, elle agrémente des éléments de « quipus » traditionnels péruviens.

Pendant ce séjour mexicain, si déterminant pour l’évolution de sa démarche artistique, l’artiste se rend régulièrement aux États-Unis, et rencontre Florence Knoll qui lui demandera de créer des textiles fonctionnels, dont les fameux panneaux textiles pour le siège « Pedestal » de Eero Saarinen, de la collection du Centre (1964-1965). Elle applique à ces housses de coussins des broderies en petit-point de laine, proposant des compositions abstraites colorées de différents motifs. Comme l’affirme très justement Monique Lévi-Strauss : « À l’image de ses œuvres, la vie de Sheila Hicks est un tissu de fils noués délibérément, ou par le hasard des rencontres fécondes ». Sources d’émotions visuelles et tactiles, les entrelacs de Sheila Hicks hissent de nombreuses rencontres, d’intenses dialogues entre disciplines qui amènent à réfléchir l’intrication du « high » and « low », du manuel, de l’artisanal et de l’industriel, nous conduisant à des impasses fécondes ou des nouages poétiques.

 

Milena Páez.

 

 


[1] Sheila Hicks : « Weaving as metaphor » : Le « tissage comme métaphore », est un livre corédigé par Arthur Danto et Nina Stritzler Levine, publié à l’occasion d’une exposition consacrée à l’artiste au Bard Graduate Center de New York en 2006.

[2] Sheila Hicks, in « Entretien Sheila Hicks - Danièle Gatti », Paris, avril 1968.

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