elles@centrepompidou en questions

Pourquoi consacrer aujourd’hui au Musée National d’Art Moderne-Centre de Création Industrielle un accrochage aux artistes femmes ?

Malgré les luttes féministes des années 1970, les artistes femmes souffrent toujours d’un manque de visibilité, comme le montre la faible proportion d’artistes femmes dans les collections des musées français et des Fonds Nationaux et Régionaux d’Art Contemporain. Nous pensons que les expositions, féministes ou non, qui mettent les femmes sur le devant de la scène sont tout à fait d’actualité et utiles, comme l’a montré le succès de WACK !, exposition organisée par le musée d’Art Contemporain de Los Angeles en 2007. Le public découvrira dans elles@centrepompidou de nombreuses artistes qu’il ne connaît pas parce qu’elles n’occupent pas encore la place qu’elles méritent, ainsi que de nombreuses nouvelles acquisitions réalisées par le MNAM-CCI. Plus de 38% des œuvres exposées dans l’accrochage elles@centrepompidou ont été acquises entre 2004 et 2009 et 51% des artistes représentées sont entrées dans les collections du MNAM-CCI au cours de cette même période.

Est-ce que cela ne risque pas de ghettoïser encore davantage les femmes ?

Jusqu’aux années 1960, il n’y avait rien de choquant ni d’étrange à ce qu’une exposition entière soit consacrée à des œuvres réalisées uniquement par des hommes. Les artistes femmes avaient plus de difficulté à exposer et les historiens d’art ont encore accru leur manque de visibilité en consacrant leurs recherches principalement aux artistes hommes, comme l’ont montré les historiennes d’art féministes Linda Nochlin ou Roszika Parker. Aujourd’hui, si 60% des étudiantes en école d’art sont des femmes, on ne trouve que 25% de femmes dans le Kunstkompass, cet indice allemand qui classe les 100 premiers artistes ayant le plus de notoriété. De fait, les artistes femmes sont loin d’être dans une position égalitaire par rapport à leurs collègues masculins. Cet accrochage cherche à démontrer par son ampleur et la qualité des œuvres exposées que l’on peut être une femme et une artiste à part entière – puisque visiblement nous vivons dans une société qui en doute toujours.

Pourquoi y a-t-il si peu de femmes dans les collections permanentes du MNAM-CCI ?

La faible présence de femmes dans les collections permanentes du Musée National d’Art Moderne-Centre de Création Industrielle reflète l’évolution des mentalités. Les achats d’artistes femmes étaient moins nombreux par le passé, mais la politique d’acquisition évolue. Si les artistes femmes représentaient 10% des achats entre 1960 et 1969, cette part est aujourd’hui de près de 25% (2000-2009), un chiffre équivalent à celui des grands musées internationaux. Cette évolution est lente mais nous comptons sur cet accrochage pour accélérer cette tendance, tant pour les achats que pour les donations. Nous avons en effet reçu pour cet accrochage de nombreux dons de la part d’artistes mais aussi de fondations, de galeries et de collectionneurs privés. Ainsi des artistes entrent pour la première fois dans les collections permanentes du MNAM-CCI : c’est le cas de Rachel Whiteread, d’Agnès Thurnauer, de Jay DeFoe, de Francesca Woodman, ou de Lygia Clark.

Est-ce qu’un accrochage comme celui-ci peut changer quelque chose ?

Oui, nous l’espérons. Un accrochage comme celui-ci dans un grand musée au rayonnement à la fois national et international peut avoir un impact sur les politiques d’acquisition des musées, voire sur la position des artistes femmes dans la société. Il lance à nouveau le débat sur ces questions, qui ne sont pas réglées. Sa durée (plus d’un an) va permettre à un très grand nombre de visiteurs de voir ces œuvres, il va créer, nous l’espérons, d’autres habitudes visuelles, faire découvrir des artistes moins connues du grand public, faire naître des désirs vers certains mouvements, courants, artistes.

En quoi est-ce la mission d’un musée national de faire ce genre d’exposition ?

Un musée national a une mission de service public. Il s’agit ici de montrer des œuvres qui font partie de notre patrimoine commun, et qui pour certaines sont injustement méconnues. De plus, le MNAM-CCI poursuit ici une réflexion amorcée avec les débats organisés en 1992 sur le genre, mais d’où la dimension esthétique était absente, et prolongée par l’exposition “Femininmasculin” en 1995. La question du genre est un domaine de réflexion majeur qu’un musée, qui est aussi un lieu de réflexion et de recherche, doit aborder. En France, les travaux d’Hélène Cixous, de Monique Wittig, de Nicole Claude-Mathieu ou de Colette Guillaumin ont marqué les sciences humaines. Aux Etats-Unis, le féminisme et les Gender Studies se sont considérablement développés en s’appuyant sur la “French Theory” (Foucault, Lacan, Deleuze), et surtout sur la lecture de Simone de Beauvoir et de Julia Kristeva. En France, ces questions commencent à trouver une place relative à l’université. Le MNAM-CCI répond ici à sa double mission de mise en valeur des collections nationales et de recherche scientifique.

Qu’est ce que cela apporte à l’Histoire de l’Art ?

Traverser l’Histoire de l’Art du côté des femmes est une sorte de révolution du regard. Les femmes se sont en effet trouvées souvent socialement exclues, à demi écartées des grands mouvements artistiques, ou dans une position excentrique par rapport à ces mouvements. Ni dehors ni dedans. Elles ont dû souvent inventer de nouvelles formes plastiques, explorer les nouveaux médias non encore “genrés”, comme la vidéo ou la performance où elles sont surreprésentées. Elles investissent aussi des thématiques particulières, voire créent certaines formes plastiques distinctes des grands courants - l’eccentric abstraction par exemple est en majorité le fait d’artistes femmes qui s’opposent au modernisme viril et au minimalisme.

Pourquoi avoir choisi un accrochage thématique et non chronologique ?

Un des buts de cet accrochage est justement de suggérer une autre Histoire de l’Art, de “différencier le canon”, selon l’expression de Griselda Pollock. Un parcours chronologique, en mouvements, sphères géographiques, influences, sources, correspondrait à cette Histoire de l’Art traditionnelle que nous avons voulu déjouer, dont nous avons cherché à nous écarter. Ce parcours thématique est plus propice à une ouverture aux questionnements sociaux.

Pourquoi n’avoir pas inclus des artistes masculins ?

Nous aurions pu inclure des artistes masculins avec lesquels certaines de ces artistes ont travaillé, en couple ou en équipe, comme Niki de Saint-Phalle et Jean Tinguely par exemple. Nous aurions pu aussi exposer des artistes masculins qui comme Marcel Duchamp, Michel Journiac, Pierre Molinier ou Vito Acconci ont posé la question du genre, par le biais du travestissement ou d’un questionnement sur l’homosexualité ou l’androgynie. Mais nous avons voulu avoir une politique claire : si la réflexion sur le genre est évidemment partie prenante de cet accrochage, notre volonté est celle de montrer seulement des artistes femmes, car ce sont elles que la société a freinées dans leur désir de devenir artiste.

Qu’entendez-vous par “femmes” ?

Cette question est très vaste et engage les réflexions des théoriciennes féministes et des philosophes qui réfléchissent sur le « genre » depuis les années 1960. Les féministes ont débattu et débattent encore sur la question de savoir s’il existe une nature féminine éternelle, liée à la biologie, ou bien si être une femme est principalement une construction sociale. C’est l’ « essentialisme » contre le « constructivisme ». Quand Simone de Beauvoir écrit dans Le Deuxième Sexe : « on ne naît pas femme, on le devient. », elle penche pour la seconde interprétation du mot « femme ». Elle critique l’idée de « nature féminine » en disant que c’est justement la croyance en une nature féminine éternelle qui a justifié les discriminations contre les femmes.

Depuis les années 1990, la question est devenue plus complexe avec l’apparition de la notion de « genre ». Les travaux de Judith Butler (Trouble dans le genre [Gender Trouble, 1990], 2005) sont ici fondateurs. C’est un approfondissement du constructivisme. Le « genre » est distinct du « sexe ». Le « sexe » est biologique, génétique. Le « genre » est une construction psychique et sociale : je peux être né de sexe masculin mais me percevoir comme de genre féminin, et désirer changer de sexe par exemple. Les théories trans-, queer, gay, viennent encore brouiller le genre et l’opposition simple homme/femme.

Ces questions, les artistes de l’accrochage les abordent ; elles sont en prise avec les théories de leur temps, voire elles les devancent, car elles sont souvent les premières concernées par ces pensées du genre nées d’une réflexion sur la condition féminine. Le rôle du musée est de laisser place à toutes ces théories et à toutes ces notions dans la façon dont elles s’expriment dans les œuvres d’art. Nous en sommes donc restés pour notre sélection à l’état civil.

Voulez-vous dire que l’art a un sexe ?

Nous ne défendons pas l’idée qu’il existerait un art essentiellement “féminin” et identifiable. Par contre, la position et le rôle des femmes au sein des sociétés en général, et du monde de l’art en particulier, peuvent transparaître dans leurs créations, voire devenir la matière de leur travail. L’accrochage montre qu’il n’y a pas d’art spécifiquement «féminin», mais des artistes qui sont aussi des femmes actives dans le champ de l’art.

Quelle place faites-vous aux artistes non occidentales ?

Dans l’exposition, nous avons cité Angela Davis qui déclare : «  Nous n’avons pas encore dépassé le postulat que les féministes les plus avancées du monde – qu’elles soient blanches ou de couleur – habitent aux États-Unis ou en Europe. Il s’agit là d’une forme de racisme qui rend la solidarité impossible » (“We have not yet moved beyond the assumption that the most advanced feminists in the world – whether they are white or people of color – reside in the U.S. or in Europe. This is a form of racism that forecloses the possibility of solidarity”, Abolition Democracy: Beyond Empire, Prisons and Torture, New York, Seven Stories Press, 2005). Nous abordons ce problème en exposant des artistes qui ont été confrontées à cette question. Sonia Khurama, Ghada Amer, Shirin Neshat, Ghazel, Graciela Iturbide parlent de la condition de la femme dans d’autres pays, cultures, civilisations, selon des problématiques à la fois distinctes et offrant des traits de parenté avec celles des artistes occidentales –image d’une solidarité.

Le choix de votre mécène n’est-il pas en contradiction avec les propos de nombreuses artistes ?

Tout d’abord, presque toutes nos expositions et accrochages sont mécénées et ont besoin du mécénat pour exister ! Il est évident que le mécène n’a aucun impact sur le message historique et artistique : il suffit de visiter l’exposition pour s’en rendre compte. Ce n’est pas parce que l’accrochage porte sur les artistes femmes, que l’on va refuser un fabricant de produits de beauté !