MOT-CLEF :   photographie

Le Centre Pompidou organise, à partir de ce mercredi 23 juin 2010, une exposition inédite présentant les derniers travaux de la photographe Valérie Jouve. Le musée est la première grande institution parisienne à présenter une exposition personnelle de cette dernière, sous la direction du commissaire Quentin Bajac, conservateur et chef du cabinet de la photographie au Centre. Cet ensemble de photographies explore différentes dimensions de la présence de l’humain dans la ville. Valérie Jouve concentre ici son regard sur les communautés et populations arabes dans les territoires autonomes palestiniens. Inscrite dans une tradition photographique proche de celle de l’américain Walker Evans, Valérie Jouve saisit des figures entre image documentaire et mise en scène. “Donner à sentir ce que je sens. Je ne veux pas faire comprendre”, à travers cette phrase du “Journal de Palestine” publié à l’occasion de l’exposition, Valérie Jouve décrit une démarche intuitive. “En attente”, le titre de l’exposition évoque les moments de pause et les poses hors du temps qu’elle demande à ses personnages de réaliser. Basculant sans cesse entre réalité scrupuleuse et amorce fictionnelle, le travail de Valérie Jouve, dessine des territoires qui échappent à toute définition.

Taryn Simon est une jeune photographe New Yorkaise qui mêle dans ses clichés esthétique et politique. Elle réalise des reportages proches du documentaire, sur des sujets souvent dérangeants. Dans sa série An American Index of the Hidden and Unfamiliar, dont certaines photographies sont actuellement exposées au 4eme étage de elles@centrepompidou, Taryn Simon s’est intéressée à l’autre côté du miroir de l’Amérique. Elle a répertorié une vingtaine d’endroits habituellement cachés du public. Chacune de ses photographies est accompagnée d’un texte explicatif qui entoure le contexte de l’image.
Dans ses clichés, Taryn Simon entrelace luminosités sombres et teintes usées qui nous plongent dans la déroute et l’étrangeté.
Dans son article « Pointer du doigt le mystère des lieux : le pouvoir mis à l’index »,Muriel Berthou Crestey, doctrante en esthétique, s’est intéressée à cette jeune artiste américaine et nous apporte un éclairage sur cette série qui dévoile une image autre de l’Amérique, loin du rêve américain.

“Lorsque je pointe mon objectif sur quelque chose, je pose une question, à laquelle la photographie permettra peut-être de répondre. En d’autres termes, je ne suis pas celle qui sait ou qui veut prouver quelque chose, mais celle qui reçoit une leçon. ” Et c’est là une des plus précieuses leçons d’une des plus grandes artistes photographes du 20ème siècle : Lisette Model. Aujourd’hui célébrée au Jeu de Paume, Lisette Model, est pour la première fois à l’honneur dans une institution française. Il était temps que la France rende un hommage plus que mérité à cette artiste franco-autrichienne qui a successivement vécu en Autriche, en France pour finalement émigrer en 1938 aux Etats-Unis devant la menace nazie. Installée à New York, la ville fait grande impression sur la jeune femme comme en témoignent les célèbres séries “Reflections” et “Running Legs” où se réflète le rythme effrénée de la mégalopole. Ainsi celle qui se destinait à une carrière de cantatrice, devint une des grandes représentantes de la “Street Photography”. Se laissant guider par l’intuition et l’instinct, Lisette Model s’évertue à mettre à nu ses modèles aussi bien de la haute société, comme dans la série sur la “Promenade des Anglais” (1934), que les anonymes, les mendiants, les aveugles comme dans “Woman with a Shawl” (1950). Cette quête de franchise est certainement une des raisons qui pousse le FBI à surveiller l’artiste dès 1952. Cette pression la pousse à abandonner peu à peu la production pour se consacrer entièrement à l’enseignement et ce jusqu’à sa mort en 1983. Officiant aux côté de Berenice Abbott à la California School of Fina Arts, Lisette Model enseigne à ses élèves, dont Larry Flink, Rosalind Solomon et surtout Diane Arbus avec qui elle noue une longue amitié, que pour réussir une photographie, il faut avant tout photographier avec “ses tripes”. Découvrez ici un nouvel article d’Eléonore Antzenberger, qui après Nan Goldin et Diane Arbus nous offre une balade dans l’univers et l’esthétique de Lisette Model.

Diane Arbus (née en 1923) est une des figures les plus marquantes de la “street photgraphie”. Initiée à la potographie par son mari Allan Arbus, ils travaillent en duo pour des magazines, tels que “Harper’s Bazaar” ou “Esquire” comme photographes de mode. Mais rapidement, peu satisfaite de son travail en tandem, elle acquiert son indépendance et décide de se perfectionner. Pour cela elle entre à la New School de New York où elle étudie la photographie avec Marvin Israel, Richard Avedon, mais c’est surtout sa rencontre avec Lisette Model qui sera décisive dans la carrière de Diane Arbus. Toutes deux partagent le même intérêt pour le monde de la nuit et les marginaux. C’est ce goût pour pour les personnages hors normes que nous invitent à comprendre la professeur Eléonore Antzenberger, qui après un merveilleux texte sur “Heartbeat” de Nan Goldin nous fait le plaisir d’un nouveau texte sur Diane Arbus, intitulé “Un Portrait américain à rebours”

Eléonore Antzenberger, enseignante à l’Université de Nîmes, nous offre une ballade aux confins de l’intime, avec son analyse de l’oeuvre troublante mais néanmoins touchante “Heartbeat” de l’artiste controversée du postmodernisme Nan Goldin. Dès le début de sa carrière, cette dernière fait de sa vie privée et de l’intimité ses sujets de prédilection.
“Hearbeat” 2000-2001, est à découvrir ou a redécouvrir dans la section “Le mot à l’oeuvre” au niveau 4 de l’accrochage (salle 18).

La question de la filiation féminine en art, au sens de relation de transmission entre deux femmes, renvoie à celle de la situation des artistes femmes dans le « monde de l’art »[1] : à savoir leur présence exceptionnelle parmi les artistes bénéficiant des meilleures reconnaissance et visibilité, alors même qu’elles sont aussi nombreuses que les hommes à faire œuvre de création[2]. A ce titre, on peut parler de l’obscénité des femmes en art, au sens d’ob-scénité, de hors scène. Ob-scènes, les femmes sont exclues du champ du visible, à mesure qu’elles gagnent les hauteurs des sphères de légitimation sociale définies par Peter Berger et Thomas Luckmann[3], et dont l’une est le monde de l’art. Je propose de montrer comment, dès lors, la filiation féminine en art joue comme clé d’entrée dans ce monde, comment elle contribue à rendre les créatrices « in-scène », aux plans spécifiques de deux des pratiques sociales contribuant à l’exclusion des femmes du monde de l’art : d’une part l’accès à la connaissance en général et aux savoirs artistiques en particuliers, et d’autre part les conditions d’élaboration de la structure psychique requise lors de tout acte de création. Ces deux moments clés de l’exclusion des femmes du monde de l’art ont partie liée, car le refus aux femmes de la position d’autorité congruente à la détention d’un savoir est l’un des biais qui leur ferment automatiquement la possibilité de critique de ce savoir, or le droit d’exercice d’une pensée critique à l’égard de tout domaine de connaissance est à mon sens l’un des jalons indispensables à une attitude créative en ce que la possibilité de critique libère la capacité de transgression, et ouvre au jeu sur les règles et les normes.

ART ET GENRE /

Marion Kalter est photographe. A la fin des années 1970, elle écrit un mémoire sur des femmes créatrices et réalise leurs portraits. Le blog de elles@centrepompidou publie un texte évoquant son expérience et une sélection de ces photos.

“En 1976, j’ai 25 ans.
Je commençais tout juste à m’intéresser à la photographie. J’avais étudié l’histoire de l’art et la peinture. Devenue photographe, je n’ai pas ressenti la difficulté d’être une femme. Pour deux raisons : d’une part, je suis arrivée au moment où le féminisme était dans son effervescence en mai 68, et d’autre part ayant perdu ma mère et ma grand mère très jeune, enfant unique très vite livrée à elle-même, je me suis retrouvée dans une liberté affolée.”

Marion Kalter

Portrait de Maria Elena Viera da Silva